Investissement

Il faut payer pour prêter à la Confédération

Une première. Jusqu’à une durée de 6 ans, les rendements sont négatifs. Le stress ambiant incite les investisseurs à préférer les pays sûrs. Les caisses de pension et les banques achètent encore, à ces niveaux exceptionnellement élevés

Il faut payer pour prêter à la Confédération

Obligations Jusqu’à une durée de 6 ans, les rendements sont négatifs

Le stress ambiant incite les investisseurs à préférer les pays sûrs

L’investisseur en obligations de la Confédération d’une durée allant jusqu’à 6 ans doit désormais payer pour prêter de l’argent à l’Etat suisse. Le rendement de ces titres de dette souveraine est en effet négatif. Ce n’est qu’à partir d’une durée de 8 ans que la rémunération dépasse 0%. La situation est totalement inédite et personne ne l’avait imaginée ainsi. «Les stratèges avaient prévu des hausses de taux d’intérêt en 2015, mais, une fois de plus, c’est le marché qui a raison», analyse le spécialiste Alexandre Kuhn, associé auprès de Dynagest, à Genève.

Le gourou obligataire américain, Bill Gross, vient lui aussi d’annoncer qu’il fallait s’attendre «à la fin de la fête sur les marchés obligataires». Aussi brillant soit-il, le marché lui donne tort. En 2014, il s’était également trompé.

Ces derniers jours, les acheteurs sont des investisseurs institutionnels. Ceux-ci ne réagissent pas de la même façon que les privés face à la «japanisation du marché suisse», c’est-à-dire à des taux d’intérêt quasi nuls, voire négatifs. «Les banques n’ont pas le choix. Elles doivent acheter en raison de leurs exigences de fonds propres et de leurs liquidités», reprend Alexandre Kuhn. Alfredo Papa, responsable du marché suisse auprès d’ING Investment Management, explique que «les caisses de pension achètent des obligations à ces niveaux parce qu’elles doivent aligner leurs actifs sur leurs passifs. Les privés n’ont pas le même type de contrainte», observe ce spécialiste de fonds de placement.

Pour une durée de 10 ans, le rendement des obligations suisses atteignait 0,32% à la fin 2014. Il est tombé mercredi en dessous de 0,2%. Même à des niveaux exceptionnellement bas, il est possible de gagner de l’argent, si les taux continuent de baisser, donc si les cours des obligations augmentent. L’année 2015 semble d’ailleurs prolonger le scénario de 2014. L’an dernier, la performance des obligations suisses entre 5 et 7 ans s’est élevée à 3,8%. L’investisseur suisse qui a préféré les obligations du Trésor américain avec une durée similaire est même parvenu à porter ses gains à 16,6% grâce à la hausse du dollar, selon l’économiste de R&A Group.

L’euphorie se poursuit, donc. Un gérant de fonds obligataire suisse désirant garder l’anonymat indique qu’en dépit des taux proches de zéro, son fonds a gagné 1,5% en une semaine. Bref, le rallye obligataire n’a jamais été aussi fort depuis les années 1970, comme le résume l’agence Bloomberg.

«Le moteur de cette décrue des rendements est double. Il s’agit de l’abondance de liquidités et des incertitudes géopolitiques», fait valoir Karsten Junius, chef économiste de J. Safra Sarasin. Le premier de ces facteurs est passager. Le risque de déflation et la chute des prix du pétrole s’ajoutent, eux, aux problèmes politiques (Grèce, Ukraine), pour renforcer le sentiment d’une prolongation de la période de taux bas. Mais si les rendements baissent sur les grands marchés – les pays considérés comme plus sûrs –, tel n’est pas le cas de certains pays périphériques. En Grèce, la barre des 10% a par exemple été franchie à la hausse mercredi.

Le stratège ajoute que la Banque centrale européenne (BCE) n’est peut-être pas déçue de voir les actifs sans risque – les obligations d’Etat – offrir des rendements inintéressants. Elle veut absolument que les investisseurs prennent plus de risques pour relancer l’économie. Pierre Leconte, président du Forum monétaire, à Genève, pense au contraire que la politique des banques centrales renforce la déflation. Tandis que Charles Gave, économiste et président de l’Institut des Libertés, craint qu’en cessant de rémunérer l’épargne, l’investissement ne s’écroule. Le taux d’intérêt étant ce qui permet d’arbitrer entre la consommation et l’épargne.

L’investisseur suisse qui regorge de liquidités a la possibilité de préférer aux titres suisses des obligations souveraines américaines à un rendement de 1,97% à 10 ans. Ce n’est guère plus élevé, mais dans le contexte actuel, chaque point de base compte. S’il se couvre contre le risque de change, la protection lui coûte un demi-pour cent, mais il lui reste presque 1,5% de rendement. C’est toujours mieux que les obligations de la Confédération, calcule un autre gérant. Les rendements suisses à 10 ans sont inférieurs de 174 points de base (1,74%) aux américains et de 27 points de base à ceux offerts par les Bunds allemands.

En Suisse, le rendement à 10 ans peut-il tomber à 0%? J. Safra Sarasin estime «ce scénario tout à fait possible, même s’il ne correspond pas à nos prévisions». «Si la pression à la hausse du franc se maintient, ou si la BNS continue d’intervenir, les taux à 10 ans pourraient encore baisser», commente Karsten Linowski, responsable des taux d’intérêt de Credit Suisse.

Le rendement des obligations suisses à 10 ans pourrait tomber à 0% «si la BNS continue d’intervenir»

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