Abandon du taux plancher

Thomas Jordan: «La BNS n’est pas toute puissante»

L’abandon du taux plancher de la Banque nationale a créé un vent de panique jeudi. Thomas Jordan, son directeur, s’explique. L’institution risquait de perdre le contrôle de sa politique monétaire

Vingt-quatre heures après avoir l’abandon du taux plancher entre le franc et l’euro, le directeur de la Banque nationale suisse (BNS), Thomas Jordan, a accordé une interview au Temps et à la NZZ pour expliquer sa décision. L’institution se dit «consciente des difficultés et du défi qui attendent maintenant les entreprises».

Le Temps: Jeudi et vendredi, la bourse suisse a plongé, tandis que le franc a bondi. Êtes-vous surpris de la réaction des marchés à votre décision?

Thomas Jordan: Nous étions conscients que cette décision pouvait produire des effets majeurs sur les marchés. Ces derniers sont d’ailleurs empreints d’une grande incertitude en raison du changement de politique monétaire de la BNS. Il en résulte une plus grande volatilité et les marchés doivent progressivement trouver leur équilibre, ce qui pourra prendre du temps. Nous observons d’importants excès dans les cours actuels.

– Pourquoi était-ce si important de surprendre le marché?

– Si vous prenez une décision aussi importante que l’abandon du cours plancher, il faut nécessairement surprendre le marché. Si vous montrez que vous réfléchissez à un changement, vous ouvrez la porte à des spéculateurs qui pensent en profiter.

– Jean-Pierre Danthine a déclaré lundi à la RTS que le taux plancher était un pivot de la politique monétaire. Trois jours plus tard, il est abandonné. Est-ce qu’il y a eu un problème de communication?

– Dans un tel cas, la communication ne peut pas être changée avant que la décision soit publiée. Il n’est pas possible d’envoyer des signaux au préalable.

– Ne craignez-vous pas que votre crédibilité ait été entamée?

– La crédibilité dépend de la capacité à prendre des mesures nécessaires dans une optique à moyen terme. Si la BNS est persuadée que le taux plancher n’est pas durable et poursuit malgré tout sur cette voie, sa crédibilité serait alors fortement entamée. La décision que nous avons prise n’est pas aisée. Je comprends parfaitement les interrogations, critiques et réclamations, mais il ne sert à rien de craindre les conséquences d’une décision dont nous sommes persuadés de la justesse. Il faut la prendre et l’expliquer.

– Ne craignez-vous pas que ces réactions violentes des marchés n’entraînent des conséquences économiques à moyen terme?

– A la suite de cette décision, la situation économique suisse est plus difficile. Avec le taux plancher, la BNS avait offert une sorte de prime de risque à l’économie qui a maintenant disparu. Nous étions conscients de ces difficultés. Mais il est important que l’économie ne surréagisse pas et analyse de façon approfondie la nouvelle situation. Il faut rappeler que le taux plancher a été dès le départ compris comme une mesure exceptionnelle d’une durée limitée. Il allait devoir être abandonné.

– Les entreprises se sont-elles trop reposées sur le taux plancher? Auraient-elles dû en profiter pour ajuster leurs structures?

– De nombreuses entreprises ont accru leur productivité et innové ces trois dernières années. Les statistiques d’exportations en témoignent. Mais nous sommes conscients des difficultés et du défi qui maintenant attendent les entreprises.

– La défense du cours plancher était-elle devenue trop coûteuse en raison des interventions?

– Le volume des interventions est justifié si sur la base de considérations économiques il mérite d’être défendu. Si l’objectif n’est plus justifié et durable, nous ne devons plus poursuivre l’exercice. Nous sommes arrivés à ce point.

– La BNS peut-elle introduire plus tard un taux plancher sous une autre forme?

– Nous prenons en compte les cours des changes dans leur ensemble. Et si le besoin se fait sentir, nous serons actifs sur le marché des changes.

– Les économistes s’attendent à un choc sur la conjoncture. En quoi la situation actuelle se distingue-t-elle de celle de 2011?

– L’économie est dans une meilleure situation qu’en 2011. A l’époque, nous étions sortis d’une crise économique majeure et devions affronter des turbulences sur les changes. Nous avons donné à l’économie la possibilité de s’adapter à la nouvelle situation. Une période de trois ans n’est pas négligeable. La situation n’est pas la même qu’en 2011. La croissance économique était relativement bonne en 2014.

– Quand vous avez introduit le taux plancher, vous vouliez réduire le risque de déflation. Vous l’abandonnez alors que le risque n’a pas diminué. Ne faites-vous pas preuve d’incohérence?

– Nous avons longuement discuté des conditions qui devaient conduire à l’abandon du taux plancher. La divergence des politiques monétaires des grandes régions était l’une d’entre elles, car elle s’accompagne d’un fort besoin d’interventions pour maintenir ce taux. C’est ce qui s’est passé ces deux dernières semaines. Le maintien n’était possible qu’à l’aide de très fortes interventions. Si la BNS avait poursuivi sa politique, elle risquait de perdre le contrôle de sa politique monétaire à long terme.

– Pourquoi n’avez-vous pas choisi l’une des alternatives possibles telle qu’un abandon graduel du cours plancher?

– Elles n’auraient pas résolu le problème fondamental de la divergence des politiques monétaires des grandes régions. Ces alternatives n’auraient pas été durables et elles auraient créé une vague de spéculation. Une sortie graduelle est impossible. En peu de temps, on se retrouverait à la case départ.

– Si on arrive à ce point, est-ce que l’arrimage fixe du franc à l’euro était une solution possible?

– Un lien fixe à l’euro n’a jamais été considéré. La Suisse a une monnaie indépendante et souveraine. Le cours plancher était dès le départ conçu comme un instrument temporaire dans le contexte monétaire de l’époque. L’arrimage à l’euro est incompatible avec le mandat de la BNS et il ne serait pas sensé.

– En cas de turbulences persistantes sur les changes, cette opinion pourrait-elle changer?

– Le système suisse suppose que le franc reste une monnaie indépendante. Des turbulences se produisent, mais la situation devrait se stabiliser.

– Des banques évoquent des contrôles de capitaux. Est-ce possible?

– Actuellement, ce n’est pas une option réaliste.

– Est-ce que la décision a été prise à l’unanimité?

– Naturellement, après une discussion intense. Une telle décision doit nécessairement être partagée par tous les directeurs.

– Votre décision est intervenue une semaine avant l’achat d’obligations par la Banque centrale européenne (BCE). Hasard?

– J’ai parlé des divergences de politiques monétaires. Tous les signaux envoyés par les banques centrales confirment ces écarts croissants. La BNS doit les évaluer et prendre ses décisions en conséquence.

– Le franc risque d’être sous pression si la BCE décide d’un plan de rachat d’actifs. Jusqu’où êtes-vous prêt à le laisser s’apprécier? Allez-vous intervenir? Êtes-vous déjà intervenus?

– Je ne peux pas faire de commentaires à ce propos, si ce n’est de dire que nous observons la situation sur le marché des changes. Si nécessaire, nous serons actifs à travers des interventions. En outre, les marchés anticipent une action de la BCE.

– Est-ce que le franc n’est pas encore plus attractif qu’avant?

– Non si l’on regarde la situation. Avec l’abandon du taux plancher, le franc est extrêmement inattractif. Actuellement, il est fortement surévalué et les taux d’intérêt sont encore plus bas qu’avant. Les taux sont nettement négatifs.

– L’annonce de taux d’intérêt négatifs n’a guère eu d’impact. Qu’en attendez-vous?

– C’est un instrument efficace. La politique monétaire fonctionne maintenant essentiellement à travers les taux d’intérêt. L’abaissement des taux accroît l’écart de taux d’intérêt par rapport aux autres devises. La détention de francs est donc pénalisée par rapport à l’euro et au dollar. L’effet ne se lit pas du jour au lendemain, mais avec le temps.

Le franc est nettement surévalué par rapport au dollar et à l’euro.

– L’instauration du taux plancher, aujourd’hui impossible à défendre, a-t-elle été une erreur?

– Non, il a rendu des services notables à l’économie suisse dans des conditions particulières. A l’époque, l’euro était passé de 1,60 franc à la parité en peu de temps. Le taux plancher a permis à l’économie de s’adapter. La situation est aujourd’hui différente. Mais la BNS ne peut pas répondre à tous les désirs par sa politique monétaire, elle n’est pas toute puissante.

– Quel sera l’impact sur les hypothèques. De nouvelles mesures macro-prudentielles sont-elles nécessaires?

– Nous partons de l’idée que les taux d’intérêt resteront bas longtemps. Nous ne pensons pas que de nouvelles baisses de taux se manifestent sur le marché hypothécaire. Les banques savent qu’elles doivent être prudentes dans l’octroi de crédits. Si nécessaire, nous pourrions étudier de nouvelles mesures macro-prudentielles.

– Christine Lagarde s’est plainte hier de ne pas avoir été informée. Était-ce nécessaire de l’informer?

– La BNS est une banque centrale indépendante. Il nous appartient de préparer nos décisions seuls.

– Quand précisément avez-vous été convaincu que le cours plancher n’était pas durable?

– Nous avons été persuadés ces derniers jours que les divergences accentuées de politiques monétaires rendaient impossibles la poursuite du cours plancher.

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