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BNS: il est encore temps d’ouvrir le débat sur un fonds souverain

Abordé puis refermé en 2012, le débat sur la création d’un fonds souverain qui accueillerait une part des réserves de la Banque nationale suisse repart de plus belle depuis dix jours. L’idée, prometteuse, contient quelques dangers

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Fonds souverain suisse: il est encore temps d’ouvrir le débat

L’attrait qu’a exercé une monnaie trop forte sur les capitaux de la planète a obligé la Banque nationale suisse (BNS) à établir un taux plancher en septembre 2011 et à le défendre par tous les moyens. Et, pour contrer cette puissante lame de fond, elle a acheté pendant plus de trois ans des quantités phénoménales de dollars et surtout d’euros.

En faisant marcher la planche à billets, la BNS s’est retrouvée avec, dans ses coffres ou plus exactement dans son bilan, des milliards par dizaines, par centaines, de titres obligataires. Depuis 2011, une part significative des réserves en devises obtenues grâce à la vente massive de francs a été placée en obligations souveraines, principalement en euros. Au point de devenir le premier créancier de l’Etat allemand.

Cette stratégie d’investissement cumulait, pour plusieurs spécialistes, trois risques: de crédit, de taux et une exposition à des devises amenées à se déprécier. Et c’est ce qui est arrivé. Le matelas volumineux, encombrant, a, au moment d’abandonner le fameux taux plancher, soudain perdu 20% de sa valeur en quelques secondes.

Et si ce matelas (498 milliards à fin janvier 2015) était transformé et investi en titres de diverses entreprises étrangères (technologies, pharmacie, industries, infrastructures, etc.) et d’immobilier international? Et si, à l’exemple de la Chine ou de Singapour, qui y affectent les excédents de devises issus d’une balance courante excédentaire, et de la Norvège, du Koweït, d’Abu Dhabi ou du Qatar, qui ont choisi de pérenniser leurs richesses actuelles dans des fonds pour de futures années de vaches maigres, la Suisse constituait un fonds souverain, à sa manière? Faisant ainsi, elle mettrait de côté la part excédentaire de cette fièvre de placement sur le franc suisse, les fruits amers d’une crise de change. Est-il trop tard pour constituer un tel fonds?

Si à la BNS l’idée n’a jamais séduit les dirigeants actuels ou anciens (interviews de Jean-Pierre Danthine dans Le Temps et de Jean-Pierre Roth dans L’Agefi, en juin 2012, et conférence de Thomas Jordan en novembre 2012) – la banque centrale a tout de même investi en actions près de 15% de ses actifs –, elle continue de circuler, à voix haute comme à voix basse, dans la communauté financière et économique. Dans Le Temps, Pierre Pâris, président de la Banque Pâris Bertrand Sturdza, défendait, le 30 janvier 2015, «la constitution d’un fonds stratégique et «patrimonial», placé sous l’égide de la BNS, regroupant une partie des actifs tangibles (actions, immobilier, obligations, commodités, private equity) achetés dans le cadre de ventes de francs passées et futures». Il n’est pas trop tard, laissait comprendre ce banquier. Dans sa chronique hebdomadaire à la Tribune de Genève, le journaliste et économiste Marian Stepczynski pense que l’idée «est en tout cas à étudier». Rien, selon lui, «sinon des dispositions légales ou réglementaires» ne s’opposerait à faire, à une tout autre échelle, ce qui a été fait avec le «Stabfund» lors du sauvetage d’UBS.

Pour d’autres encore qui préfèrent la discrétion dans l’expression de leurs convictions, l’idée d’un fonds souverain est l’occasion «d’une sortie par le haut» du problème du franc fort et donc d’éviter à la BNS cette forme de poison mortel qu’est l’accumulation de devises et de titres souverains étrangers. Poison, puisqu’en cédant à la forte pression sur le franc elle encaisse simultanément de très lourdes pertes dans son bilan. Au lendemain du tsunami de la BNS, le conseiller d’Etat vaudois Pascal Broulis a confié avoir dit à plusieurs reprises à la conseillère fédérale chargée des Finances, Eveline Widmer-Schlumpf, que la BNS aurait dû, avec les euros des interventions de la banque centrale, investir dans l’immobilier.

En 2012 déjà, l’idée d’un fonds souverain avait fait son chemin dans les milieux financiers. Pour Renaud de Planta, associé de Pictet, et Zeno Staub, directeur général de Vontobel, une «part importante des réserves de changes doit être investie à long terme dans des placements mieux diversifiés, moins exposés à l’inflation ou aux risques de défaillance d’emprunteurs souverains», écrivaient-ils. Des représentants du PLR, de l’UDC et de l’USS défendaient le principe, à commencer par le radical Fulvio Pelli et le conseiller national UDC Hans Kaufmann. Ce dernier disait alors que, des 300 milliards qu’avait accumulés la BNS en échangeant des euros contre des francs, «il serait possible de déduire environ 200 milliards pour approvisionner un fonds souverain stratégique». Cette semaine, le président du PS, Christian Levrat, a dit son intérêt pour un fonds souverain.

Le débat sur la manière d’investir une part de ces dizaines et centaines de milliards dans des actifs «réels» mérite d’être (ré) ouvert dès lors que chacun fait prévaloir l’intérêt à long terme du pays. Il y a probablement des pistes pertinentes, à commencer par un investissement accru en actions.

Mais au moins deux dangers menacent. Ceux qui ont des convoitises immédiates sur le matelas de la banque centrale doivent passer leur chemin. Quant à ceux qui souhaitent établir un fonds souverain suisse, à la norvégienne, en fixant les sommes à y investir, en établissant même une grille d’allocations, ils prennent le risque d’une intervention dans la politique monétaire, d’une entrave voire d’un piétinement de l’indépendance de la BNS. On redoute déjà ces débats parasites ou cacophoniques qui ne manqueraient pas de surgir pour davantage d’interventions destinées à affaiblir le franc ou, pire, pour simplement remplir le fonds…

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