Justice

Bradley Birkenfeld: «UBS ne sait pas ce que je sais sur elle»

L’ex-gérant de fortune américain d’UBS a été entendu vendredi durant toute la journée par le juge d’instruction chargé de l’enquête en France. Comme les ex-salariés de ce pays, il estime que les pratiques, notamment de démarchage, étaient semblables aux Etats-Unis et dans l’Hexagone

«UBS ne sait pas ce que je sais sur elle»

Entretien L’ex-gérant de fortune d’UBS a été entendu vendredi toute la journée à Paris par le juge d’instruction chargé de l’enquête

Pour Bradley Birkenfeld, les pratiques de démarchage étaient semblables en France et aux Etats-Unis

Vendredi à Paris, Bradley Birkenfeld a passé sa journée dans le bureau du juge Guillaume Daïeff. A 10 h du matin, l’ancien gérant de fortune d’UBS actif sur le marché américain a passé la porte tambour de l’imposant bâtiment haussmannien de la rue des Italiens, qui héberge le pôle financier du Tribunal de grande instance, à quelques pas du boulevard du même nom. Bradley Birkenfeld en est ressorti à 20 h, satisfait de «l’aide qu’il a pu apporter au juge» chargé d’instruire l’enquête menée en France sur UBS.

Le magistrat l’avait convoqué comme témoin début février et la justice américaine a donné son feu vert à un voyage de quelques jours, malgré le régime de liberté surveillée auquel le lanceur d’alerte est soumis jusqu’en novembre 2015.

En France, la banque suisse est mise en examen pour «blanchiment aggravé de fraude fiscale et démarchage illicite», elle est soupçonnée d’avoir mis au point un système permettant aux riches clients résidant en France de placer leurs avoirs non déclarés en Suisse; la filiale française est soupçonnée de complicité. Le témoignage de Bradley Birkenfeld constitue l’un des éléments de la dernière phase de l’instruction.

Avant de repartir pour les Etats-Unis, Bradley Birkenfeld a reçu Le Temps dans la suite parisienne d’un grand hôtel, à proximité de la place de l’Etoile. L’ancien banquier a passé 30 mois derrière les barreaux sur la peine de 40 mois à laquelle il a été condamné en 2009; mais il a aussi été récompensé par un chèque de 104 millions de dollars pour avoir aidé le fisc américain. L’ex-banquier en veut toujours au gouvernement américain, qu’il accuse de ne pas avoir été assez sévère envers UBS et ses dirigeants; seul à avoir fait de la prison, il reste extrêmement remonté contre son ex-employeur et les ex-dirigeants de la gestion de fortune, qui n’ont pas fait l’objet de poursuites.

Le Temps: Vous pourriez tourner la page de l’affaire UBS, qui vous occupe depuis 2007. Or vous avez accepté de venir témoigner dans l’enquête française. Pourquoi?

Bradley Birkenfeld: La France est un cas majeur pour UBS car c’est le pays le plus important, après les Etats-Unis, à enquêter sur les activités offshore de la banque. Les Etats-Unis ont commencé lorsque j’ai lancé l’alerte sur l’un des plus importants scandales bancaires et les résultats parlent d’eux-mêmes: UBS a dû livrer 4700 noms de clients et payer une amende de 780 millions de dollars. Mais l’ensemble des noms des 19 000 clients concernés n’a pas été livré et UBS aurait dû payer une amende bien plus importante au regard des revenus offshore rapportés par les desks américains de Genève, Lugano et Zurich entre 2000 et 2007. Le Département de la justice n’a pas poursuivi les principaux responsables de la gestion de fortune sur ce marché comme il aurait dû le faire et toutes les informations en sa possession n’ont pas été dévoilées.

– Que sous-entendez-vous?

– Je me pose des questions: est-ce que des PEP [Politically Exposed Persons, les clients politiquement exposés, ndlr] ont été poursuivis? La réponse est non et donc, je continue de croire que le gouvernement américain a voulu protéger des clients politiquement puissants et ultra-riches. Que sont devenus les clients dont les noms n’ont pas été donnés? Et pourquoi le Département de la justice a-t-il refusé de m’appeler à témoigner dans le procès de Raoul Weil [l’ex-patron de la gestion de fortune au niveau mondial, finalement acquitté à l’issue de trois semaines de procès en Floride en novembre 2014, ndlr]? J’étais prêt à le faire. Paradoxalement, c’est un juge français qui me convoque et m’entend durant des heures. Je suis là parce que je veux que la justice soit rendue. Je le fais pour les citoyens français, comme pour les citoyens américains. D’ailleurs, j’aide aussi d’autres gouvernements, mais je ne peux pas révéler lesquels. Et je continuerai à offrir mon aide à d’autres pays s’ils me le demandent.

– Qu’avez-vous dit au juge Daïeff?

– Je ne peux rien dire à ce stade. Je suis tenu par une obligation morale envers lui. Mais je peux vous dire qu’il fait à 100% un meilleur travail que les autorités américaines.

– Détenez-vous vraiment des informations sur le cas français alors que vous travailliez, en étant rattaché à Genève, sur le marché américain?

– Je ne sais pas tout bien sûr, mais je sais comment le système fonctionne et je sais de quoi je parle. J’ai travaillé pour plusieurs banques, j’ai suivi des formations, j’ai voyagé, partagé des dîners avec énormément de banquiers, d’avocats, de mandataires, j’ai même partagé des clients avec d’autres banques. J’ai vécu en Suisse pendant quinze ans. A UBS, j’ai été en contact avec des collègues d’autres services. Je sais comment les chargés d’affaires étaient recrutés par les chasseurs de tête, quelles étaient les qualités requises pour être envoyé à l’étranger. En 2003, j’ai monté une exposition de 54 bronzes de Rodin dans l’Atrium d’UBS, à Genève. Des responsables de la gestion de fortune ont parlé à cette occasion, 400 personnes étaient invitées à la cérémonie d’ouverture. Ce soir-là, j’ai participé à un dîner privé avec l’équipe chargée des clients français: ceux-ci allaient être invités à découvrir cette exposition. J’ai même eu l’occasion de venir à Paris, dans les locaux d’UBS, pour boire un verre. Soyons clair: UBS ne sait pas ce que je sais.

– Votre témoignage va-t-il dans le même sens que ceux des lanceurs d’alerte français?

– A 100%. La première chose, c’est de montrer qu’un schéma identique était à l’œuvre pour opérer dans les différents pays, avec un bureau onshore sur place et un bureau offshore à Genève, avec une stratégie marketing et l’organisation d’événements (comme des invitations à des tournois de tennis, au Verbier Music Festival, etc.), où l’on voyait des banquiers suisses.

– UBS se défend en disant qu’à l’époque, les gérants de fortune suisses n’avaient pas à vérifier si leurs clients fraudaient le fisc…

– Les banquiers n’avaient pas à faire la police avec leurs clients, je suis d’accord. Mais quand ils venaient aux Etats-Unis avec des ordinateurs portables cryptés, qu’ils allaient voir des clients à Miami, à Los Angeles ou à New York, ils ne faisaient pas du shopping et n’allaient pas à la plage. Quand un banquier suisse était envoyé aux Etats-Unis et incité à y faire du profit, à rapporter de l’argent, c’était contraire à la loi. La Suisse le savait et les contribuables suisses doivent le savoir. Le droit américain, comme le droit français, oblige les banquiers à avoir une licence pour opérer sur leur territoire; aux Etats-Unis, il faut une licence pour donner des conseils financiers et d’investissement. Les banquiers venant de Suisse n’en avaient pas. Pourquoi les autorités suisses n’ont-elles pas poursuivi les responsables du marché américain? Pourquoi aucune charge n’a-t-elle été retenue contre eux? J’estime que les autorités suisses ont été complices. Et pourquoi m’a-t-on poursuivi aux Etats-Unis, mais pas les dirigeants qui venaient y travailler?

– Pour revenir à la France, UBS réfute avoir mis en place un système d’évasion fiscale…

– Alors dans ce cas, j’invite les responsables de la gestion de fortune d’UBS, notamment l’ancien chef pour le marché français, à venir répondre aux questions du juge à Paris. Je les invite aussi à venir débattre avec moi à Paris ou aux Etats-Unis. Parlons ouvertement! Je suis même prêt à payer leurs billets d’avion!

– Avez-vous conscience qu’en Suisse les lanceurs d’alerte restent mal perçus. Ils restent souvent considérés comme des délateurs et des traîtres.

– Je sais. C’est vrai que j’ai moi-même été une pièce du système, mais j’ai eu le courage de changer. Les mentalités aussi commencent à changer. Les citoyens veulent du changement et de la justice. Les actionnaires d’UBS aussi devraient poser des questions, notamment au regard des montants versés aux avocats pour défendre la banque, des amendes payées et des provisions. Je ne comprends pas pourquoi les citoyens suisses et les partis politiques ne sont pas plus énervés.

– Pensez-vous toujours revenir en Europe à la fin de votre liberté surveillée?

– Oui. Mais je ne sais pas encore où je m’installerai.

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