e-tabac

La mort programmée de la cigarette à combustion

Les appareils de distribution de nicotine avec ou sans tabac se multiplient. Reportage chez Siegfried, en Argovie, premier producteur mondial de nicotine, qui a doublé ses ventes en 2014

Au cœur du plus grand fabricant de nicotine

Reportage L’argovien Siegfried a doublé ses ventes l’an dernier

Le groupe profite de l’engouement pour l’e-cigarette

C’est un entrepôt installé dans les sous-sols de l’usine pharmacologique de Zofingue, en Argovie. De part et d’autre de cette salle d’une trentaine de mètres de longueur sont installés des bidons de 35 litres, protégés par une couche de gaz argon. A l’intérieur: de la nicotine pure, sous forme liquide. Une seule goutte de ce produit sur la peau aurait des effets dramatiques. De fait, les palettes qui retiennent ces bidons gris sont étanches et le sol ne possède pas de tout-à-l’égout, les nappes phréatiques devant être protégées en cas d’accident.

Bienvenue chez Siegfried, spécialiste des substances de base pour la pharma, et premier producteur mondial de nicotine – cette molécule consommée quotidiennement par un milliard de personnes –, qui a vu en 2014 ses ventes doubler. Celles-ci ont atteint environ 100 tonnes l’an passé, préparées et proposées sous diverses formes: pure, en solution de 10%, en poudre ou en résine.

D’où vient la nicotine? «Du marché domestique indien, notamment des chutes de tabac utilisé pour faire des bidis ou du tabac à mâcher», explique Torsten Siemann, directeur de Contraf-Nicotex-Tobacco. CNT est le partenaire allemand du groupe suisse Siegfried et commercialise sa nicotine. La récolte et l’extraction de la molécule de l’herbe à Nicot sont menées à Dharmaj, dans le Gujarat par Nisol, une entreprise qui appartient à CNT. «Il y a une cinquantaine d’années, les Indiens extrayaient la nicotine pour en faire un pesticide, rappelle Torsten Siemann. Nous travaillons là-bas avec des producteurs cultivant d’immenses plantations. Le taux de nicotine de ce tabac [entre 2 et 2,5% environ, ndlr] convient bien pour nos produits.» Nisol procède sur place à l’extraction de la molécule, tirant de la plante du sulfate de nicotine liquide dosé entre 30 et 40%.

CNT traite chaque année entre 10 et 15 millions de kilos de tabac. Ce matériel arrive sous sa forme liquide au port de Bâle, où Siegfried stocke une partie de ses réserves, soit l’équivalent de trois mois par client, ce qui est nécessaire pour un produit naturel, donc sujet aux accidents climatiques.

L’usine de Siegfried jouxte la gare de Zofingue. C’est sur cette surface de 135 000 m2, où se côtoient des bâtiments modernes et centenaires – le groupe est d’ailleurs en train de bâtir du neuf – que la nicotine liquide venue d’Inde par la mer est purifiée et distillée. Au bout de cette chaîne, le fabricant de produits chimiques et pharmaceutiques, spécialiste des barbituriques et des opiacés, propose un produit agréé par l’organe Swissmedic, mais aussi par les autorités sanitaires américaines (FDA). C’est la condition sine qua non pour exporter ses produits aux Etats-Unis. «Notre nicotine est pure à 99,95%», garantit Siegfried, qui a ouvert récemment une usine en Chine et possède des antennes à Malte, en Allemagne et aux Etats-Unis, dégageant un chiffre d’affaires de 375 millions en 2013.

Pour ce produit, qui ne représente pour l’heure qu’un pourcentage à un chiffre par rapport aux ventes globales du groupe, selon la direction de Siegfried, les clients de l’entreprise se divisent en deux groupes. Les destinataires historiques sont constitués par la pharma, pour la production de patches, de gommes, de comprimés et d’inhalateurs. «CNT nous a approchés il y a trente ans pour fabriquer de la nicotine pure et la commercialiser», explique Susanna Morgenthaler, responsable des ventes de nicotine chez Siegfried.

La maison, qui emploie près de 1500 personnes dans le monde, accepte. «Avec la nicotine, nous restons dans la pharmaceutique. Nous la fabriquons en suivant exactement les standards industriels des médicaments», souligne un chimiste croisé dans les laboratoires de Zofingue. Voilà pour le monde des NRP, pour «Nicotine Replacement Therapy».

L’autre partie des clients de Siegfried est celle constituée par des entreprises de l’e-cigarette, et de ses sous-produits. Ces sociétés ont donné signe de vie à partir de 2013. Ce sont les multinationales de la cigarette – qui se sont lancées dans le rachat de producteurs d’e-cigarettes, et parfois dans la production d’e-cigarettes et de liquides – qui sont les premières à acheter de la nicotine produite par Siegfried. «Nous préférons travailler avec des compagnies dont les standards de qualité sont élevés, comme par exemple celles du Big Tobacco», indique Torsten Siemann.

Responsable du développement, des ventes et du marketing chez Siegfried, Marianne Späne estime que «la vente de produits à des petits shops pose un risque potentiel en termes de réputation», allusion au fait qu’un produit mal maîtrisé, mal dosé, pourrait présenter des risques pour le consommateur. Autre raison de travailler avec des fabricants décrits comme «sérieux», le prix, que ne rechigne pas à payer ce type de structures, lesquelles garantissent aux clients des appareils ou des liquides sûrs, au prix afférant. Pour l’heure, ce commerce de la nicotine récréative représente 25% environ des ventes.

Pour autant, Siegfried, qui détient «une part substantielle» de ce marché de niche, et dont les deux concurrents mondiaux pour la nicotine sont chinois (Porton Fine Chemicals) et américain (Actarius), n’évacue pas tous les concurrents indépendants. L’entreprise française Vincent dans les vapes, qui produit des arômes, a été approchée par le fabricant suisse pour être achalandée en nicotine. Le genevois E-vape fait aussi partie des clients.

Le groupe, qui offre notamment des ingrédients dans le secteur du traitement des addictions et de la douleur (comme la méthadone ou la buprénorphine) propose aussi des solutions standards de glycérine végétale ou de propylène glycol avec nicotine. Ces bases servent à fabriquer des e-liquides. Elles sont vendues à des tiers, ce qui est la façon de fonctionner de Siegfried pour nombre de médicaments, dont notamment des génériques.

Les laboratoires de l’usine argovienne fourmillent de laborantins, qui se relaient 24 heures sur 24 pour permettre un suivi permanent des différents états chimiques des produits. Siegfried analyse des e-liquides pour les clients, un peu à la manière d’un œnologue qui suivrait son vin. Mais comme le produit est dangereux: la visite a lieu avec des lunettes de sécurité et une combinaison, pour parer à toute projection d’un produit et surtout éviter de contaminer les lieux, dont le niveau de pureté varie en fonction des opérations. Cette substance, explique un chimiste, «pure, peut traverser des gants en plastique» et cette molécule, soluble dans l’eau, s’oxyde au contact de l’air. Quand cela arrive, celle-ci brunit, ou jaunit, ou prend d’autres teintes encore, faisant émerger des substances indésirables, comme la myosine ou l’anabasine. Sans contact avec l’air, le liquide ressemble à de l’eau et est inodore.

La nicotine pure peut traverser des gants en plastique. Le liquide ressemble à de l’eau et est inodore

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