Analyse

Le message de prospérité d’un homme de l’ombre

Au cours des 40 dernières années, Kurt Schiltknecht, 74 ans, est souvent resté dans l’ombre de leaders. Il nous offre aujourd’hui ses réflexions dans «La prospérité n’est pas le fruit du hasard»

Analyse

Le message de prospérité d’un homme de l’ombre

Au cours des 40 dernières années, Kurt Schiltknecht, 74 ans, est souvent resté dans l’ombre de leaders. Il nous offre aujourd’hui le fruit de ses réflexions et de sa vaste expérience dans La prospérité n’est pas le fruit du hasard*. Ce livre d’économiste est destiné au grand public, pédagogique et riche en références.

L’ex-chef économiste de la BNS (1974-1984) et ex-social-démocrate a compris qu’il fallait éviter les mathématiques et les modèles pour être entendu. A chaque page, on sent ce besoin de clarté et sa volonté d’objectivité. Lorsque, au début des années 1970, il livra un travail sur l’introduction d’un article conjoncturel dans la Constitution, son rapport fut banni aux annexes parce qu’il était trop technique. Il comprit la leçon. Il nous offre aujourd’hui un ouvrage équilibré et érudit qui évite le ton polémique et n’omet jamais les arguments socialistes. Il est vrai que ce Zurichois, ancien économiste de l’OCDE et du KOF, professeur aux universités de Bâle et Wharton, a longtemps été convaincu des mérites d’une politique monétaire et budgétaire activiste. Aujourd’hui, il se dit persuadé que la prospérité est le fruit de conditions cadres stables et prévisibles, et non de l’interventionnisme des banques centrales ou des ambitions politiques.

Malgré son brillant parcours professionnel, Kurt Schiltknecht est resté à l’écart de l’esta­blishment. Un adversaire du pouvoir qui a eu raison trop tôt? Son combat pour une gouvernance d’entreprise moderne plaide en faveur de ce scénario. L’économiste a d’ailleurs réuni ses réflexions à ce sujet dans «Corporate Governance. Le jeu subtil de l’argent et du pouvoir» (NZZ, 2004). Mais il reste un rebelle, un insoumis, un néo-libéral qui n’aurait pas dû s’attaquer aux bastions de l’économie suisse. Son parcours est étonnant: il fut chef économiste de la BNS à l’époque des premières mesures non conventionnelles, à la fin des années 1970. Il fut président de la direction de la Banque Leu, la cinquième grande banque helvétique, avant qu’elle ne soit convoitée par le groupe BZ et reprise par le Credit Suisse. Il devint le bras droit de Martin Ebner sous la bannière de l’actionnariat populaire et de BZ Trust. Il lança alors d’innombrables assauts contre des grands groupes, de Roche à UBS en passant par Converium, Alusuisse et ABB, avant que ses véhicules d’investissement ne soient rachetés par la Banque cantonale de Zurich.

La curiosité du lecteur portera logiquement sur le chapitre monétaire. Kurt Schiltknecht y rejette l’activisme des banques centrales: «L’emploi des politiques anticycliques est d’autant moins efficace qu’il devient systémique et prévisible», ajoute-t-il. Ce défenseur du laisser-faire reconnaît que l’économie de marché n’empêche pas les récessions de se produire. Mais les récessions sont inhérentes à l’économie de marché, observe-t-il. Les crises, pour leur part, sont souvent le fruit de projets politiques inadaptés, à l’image de l’euro: «Après 15 ans de monnaie unique, la croissance du PIB par habitant est absente de la zone euro et la productivité n’est pas en train de converger», écrit l’eurosceptique. Il ajoute que la crise de la zone euro n’est pas uniquement le fait de la monnaie unique, mais aussi d’un fardeau fiscal insupportable, de l’excès de réglementations du marché du travail et de systèmes de formation déficients.

La prospérité est moins affaire de politique économique que de développement du capital humain et des institutions décentralisées et fédérales, insiste Kurt Schiltknecht. La signification du capital humain a longtemps été sous-estimée par les statistiques, considérée comme une consommation et non comme un investissement. C’est dans la formation scolaire primaire et son organisation décentralisée, analysent Lawrence Katz et Claudia Goldin, dans The Race between Education and Technology (2010), que les Etats-Unis ont construit leur réussite économique au XXe siècle. Ce n’est pas l’établissement d’un système élitiste et centralisé. En effet une bonne formation de base est la condition nécessaire à l’utilisation généralisée des nouvelles technologies. On comprend mieux la marche de la Suisse et des Etats-Unis vers la prospérité.

Le chapitre sur la fiscalité met en lumière l’approche strictement économique de l’auteur. S’il défend, pour des raisons d’efficience, la nécessité d’une réduction de la taille de l’Etat, il défend aussi les dépenses publiques productives (infrastructures, formation, santé, défense). Elles n’ont jamais été la cause de déficits publics et sont pourtant les premières à souffrir des mesures d’économie durant une crise. Il en va autrement des dépenses sociales.

Kurt Schiltknecht se fait l’avocat de la concurrence fiscale. En dépit des complaintes des politiciens et des technocrates de l’OCDE, elle n’est pas ruineuse, mais source de progrès. La littérature économique le démontre à l’envi. D’ailleurs, les impôts n’ont cessé d’augmenter depuis 30 ans. Il faut beaucoup d’imagination et de mauvaise foi pour se plaindre avec une quote-part de l’Etat de 40%. Pour citer Roland Vaubel, «la concurrence des Etats pour le capital et l’homme est la meilleure protection contre une imposition confiscatoire».

Seul le capitalisme a été source de prospérité. C’est le seul système à marier croissance économique et liberté de l’individu, insiste Allan Meltzer (2011). Certes des crises financières se produisent régulièrement, à la suite d’interventions de l’Etat. Pour les combattre, Kurt Schilt­knecht propose non seulement un relèvement des fonds propres des banques, mais aussi l’abandon du principe de «trop grand pour faire faillite». Ainsi, les épargnants seraient responsables du choix de leur banque et les instituts financiers seraient plus attentifs aux risques encourus. Pour le reste, l’économiste fait confiance au marché et à ses forces génératrices plutôt qu’à l’interventionnisme douteux des technocrates et des hommes politiques.

* «Wohlstand – kein Zufall», Kurt Schiltknecht, Verlag NZZ, 284 pages, 2015.

La prospérité est moins affaire de politique économique que de développement du capital humain et des institutions

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