Analyse

Le chaos des taux d’intérêt négatifs

La situation ne risque pas de se stabiliser rapidement. De nombreux analystes n’écartent plus l’hypothèse d’une plongée encore plus profonde des taux négatifs de la BNS

Analyse

Le chaos des taux d’intérêt négatifs

Il y a encore peu, les taux d’intérêt négatifs étaient une vue de l’esprit. Une sorte de menace brandie par les apprentis sorciers des banques centrales pour lutter contre le risque de déflation, l’appréciation excessive de certaines monnaies, etc. Tout en sachant pertinemment que l’utilisation d’un tel outil mènerait dans un nouveau monde financier dont certains contours restaient mystérieux et impossibles à anticiper.

Depuis près d’une année, les taux négatifs sont une réalité pour l’Europe. Face à une économie obstinément morose, la Banque centrale européenne (BCE) a fait passer son taux de dépôt à – 0,10% en juin dernier, afin d’inciter les banques qui y déposaient des fonds à les prêter à des acteurs privés. La Banque nationale suisse (BNS) a été plus radicale. D’abord en décembre, puis en janvier, l’institution a réduit son taux de référence à – 0,75%. A quelques rares exceptions près, ces expériences constituent des premières dans l’histoire des banques centrales.

Dans le cas de la BNS, le but est différent mais tout aussi simple: en ponctionnant les dépôts en francs, l’institution espère fait passer l’envie des investisseurs de placer leurs actifs dans la monnaie helvétique. Ainsi, elle cherche à empêcher son appréciation. A ce stade, il est difficile de parler de succès incontesté de la mesure. Après s’être stabilisé entre 1,05 et 1,10 franc pour un euro, le franc a repris ces derniers jours son ascension, passant en dessous de 1,03. Impossible de vraiment savoir si la BNS achète de l’euro pour empêcher une appréciation encore plus forte. Les indicateurs à disposition ne donnent pas l’impression d’une activité intense sur ce front-là.

Le choix d’imposer des taux négatifs commence à susciter la controverse. Non pas sur la décision elle-même – de l’avis général, il n’y avait guère d’autres possibilités –, mais sur son application. Dans ces colonnes, Yves Mirabaud, nouveau président de l’Association des banques privées suisses, expliquait qu’on applique «des taux négatifs aux seuls avoirs qui excèdent 20 fois les réserves minimales» (LT du 15 avril 2015). Or, c’est surtout le cas des banques spécialisées dans la gestion de fortune. Pour le banquier, «la logique voudrait que toutes les banques soient obligées de taxer leurs clients non domiciliés en Suisse. Que ceux-ci paient une prime s’ils entendent toujours pouvoir bénéficier du franc comme valeur refuge». Les résidents suisses, eux, seraient épargnés.

Loin d’aller dans son sens, la BNS a révisé ce mercredi la liste des bénéficiaires d’une exonération des taux négatifs. Résultat, les chanceux sont de moins en moins nombreux. Même «considérablement» moins nombreux, selon le communiqué de l’institution. Ainsi, cette forme de taxe sera prélevée sur les comptes de virement des entreprises proches de la Confédération (Publica, caisse de pension de la Confédération) à partir de 10 millions de francs. En outre, la BNS a décidé de clôturer les comptes des cantons de Genève et de Zurich, ainsi que de la Ville de Zurich, dont elle considère qu’ils «n’ont plus guère été utilisés depuis quelque temps et leurs titulaires ne font plus partie du champ d’activité de la Banque nationale». Enfin, l’institution ne s’épargne pas elle-même: elle prélèvera aussi un intérêt négatif sur le compte de sa propre caisse de pension. Exception: les comptes de virement de l’administration fédérale centrale et des fonds de compensation de l’AVS, de l’AI et des APG continueront de bénéficier de la dérogation.

A court terme, l’action a eu son petit effet sur la monnaie. Le franc s’est ainsi déprécié suite à l’annonce. A moyen terme, il est fort possible que les inquiétudes qui pèsent autour de la zone euro et le risque d’une sortie de la Grèce aient raison de cet assouplissement. Si Athènes et ses créanciers échouent dans leurs négociations, les investisseurs se réfugieront à nouveau dans le franc.

Pour la Suisse, l’entrée en vigueur des taux négatifs a une série de conséquences. Les caisses de pension, désormais ponctionnées – certaines l’étaient déjà sur des avoirs déposés dans des banques, suivant la politique de ces dernières – vont être incitées à prendre davantage de risques. Ce d’autant que les obligations souveraines dans lesquelles elles investissent largement offrent des rendements négatifs. Peut-être moins négatifs que les taux infligés par la BNS, mais négatifs quand même. La dette à 10 ans de la Confédération suisse a vu son taux d’intérêt passer dans le rouge au mois d’avril, il est aujourd’hui à – 0,189%. Les investisseurs doivent ainsi se tourner vers les actions, dont la hausse substantielle depuis le début de l’année fait craindre une bulle.

La situation ne va cependant pas se stabiliser rapidement. De nombreux analystes n’écartent plus l’hypothèse d’une plongée encore plus profonde des taux négatifs. La BNS pourrait le décider lors de sa prochaine réunion le 18 juin. Voire même avant.

De nombreux analystes n’écartent plus l’hypothèse d’une plongée encore plus profonde dans les taux négatifs

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