L’interview de Hansjörg Wyss

«J’ai donné plus de 1 milliard de francs dans ma vie»

Hansjörg Wyss nous a reçus sur La Côte vaudoise dans sa maison qui abrite sa fondation pour la paix PeaceNexus, quelques jours avant l’inauguration du Campus Biotech de Genève. Rencontre avec un philanthrope de 80 ans

Hansjörg Wyss, entrepreneur et philanthrope

«J’ai donné plus de 1 milliard de francs dans ma vie»

Patrick Aebischer et Ernesto Bertarelli étaient faits pour s’entendre avec Hansjörg Wyss. Le premier a imposé l’axe stratégique des sciences de la vie à la tête de son école d’ingénieurs, le second, ex-président de Serono et ancien de Harvard, reste très actif dans les biotechnologies. Leur rencontre a permis la création du Campus Biotech inauguré aujourd’hui à Genève. Situé dans le quartier de Sécheron, ce centre d’excellence en sciences de la vie unique en Europe s’étend sur 40 000 m2. Outre l’EPFL, l’Unversité de Genève, la famille Bertarelli et Hansjörg Wyss, ce nouvel écosystème s’appuie sur une approche scientifique interdisciplinaire pour positionner la région au premier plan de la recherche dans les neurosciences et de la bioingénierie.

Ce n’est pas le premier centre financé par Hansjörg Wyss. A Harvard, ce dernier a donné deux fois 125 millions de dollars (le plus important don de la part d’une personne privée jamais enregistré par l’école).

Hansjörg Wyss nous a reçus sur La Côte vaudoise dans sa maison qui abrite sa fondation pour la paix PeaceNexus, quelques jours avant l’inauguration du Campus Biotech. Rencontre avec un philanthrope de 80 ans très affairé, espiègle comme un enfant et concentré comme un éternel étudiant.

Le Temps: Quelle était votre vision au départ du Campus Biotech?

Hansjörg Wyss: J’avais l’intention de créer un centre de recherche en Suisse, proche de ce que j’ai créé avec le Wyss Institute à Harvard. Ce dernier a amené une nouvelle manière de faire de la recherche. Nous soutenons des initiatives qui ont peu de chances de réussite a priori car elles sont très risquées. Il s’agit de projets basés sur des intuitions de scientifiques que les organisations comme le National Institutes of Health aux Etats-Unis ou le Fonds national pour la recherche en Suisse ne soutiendraient pas forcément. Ou alors ils demanderaient plus de publications en amont avant de s’engager. Patrick Aebischer a visité notre institut à Harvard et m’a contacté pour réaliser quelque chose de similaire en Suisse.

– Vous lui avez donc proposé de venir vous retrouver chez vous, dans le Massachusetts?

– Oui, il me parle encore de ce dîner où j’avais cuisiné pour lui un poisson frais dans ma maison de Martha’s Vineyard. Je me suis ce soir-là engagé à créer un institut en Suisse. Mais je ne souhaitais pas l’installer sur le campus de l’EPFL, tout comme à Boston nous ne sommes pas sur le campus de Harvard afin d’avoir plus de flexibilité. Peu de temps après, Ernesto Bertarelli est venu chez moi et m’a proposé d’acheter ensemble le bâtiment de Merck afin de poser la première pierre de notre institut de recherche. Patrick Aebischer a conclu un accord avec le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann pour louer les locaux et, à ce moment-là, Patrick a eu cette idée de créer le centre de recherche sur le cerveau numéro un dans le monde. Pour Ernesto, c’était l’occasion de donner un nouveau souffle de vie au bâtiment qu’il avait conçu avec sa sœur Dona comme un campus du temps de Serono et pour moi de créer un institut en Suisse romande. L’idée du Campus Biotech est née ainsi. Aujourd’hui, 600 personnes travaillent sur le site et ce n’est que le début.

– Souhaitez-vous reproduire la dynamique du Wyss Institute à Boston?

– Oui, c’est-à-dire une combinaison de la recherche académique avec une équipe capable de gérer un projet – pas seulement des académiciens mais aussi des mécaniciens, des chirurgiens, des mathématiciens, des ingénieurs, etc. Les dix dernières années nous ont montré par exemple que vous ne pouvez pas comprendre la microbiologie seulement avec des biologistes car les cellules sont influencées non seulement par des pro­téines mais aussi par des forces mécaniques.

– Il suffit de mettre ces spécialités ensemble?

– Non, c’est plus compliqué. Il faut avoir une idée qui a un potentiel de succès. Un exemple: Donald Ingber qui avait l’idée de mettre des cellules vivantes sur une puce d’ordinateur. Il a travaillé cette idée pendant dix ans alors que personne ne l’écoutait avant son arrivée au Wyss Institute à Boston. J’ai investi car, même s’il y a beaucoup de risques, son approche – si elle est validée – va complètement révolutionner notre manière de tester les médicaments. Au­jourd’hui, on a créé avec des ventures capitalistes une start-up, Emulate, née de sept ans de recherche! Le projet n’aurait jamais éclos dans un univers où ne se seraient croisés que des professeurs d’uni.

– Qu’est-ce qui va sortir du Campus Biotech? C’est difficile à comprendre pour nous tous…

– C’est difficile à comprendre même pour le conseil d’administration du Campus Biotech! Ces projets sont difficiles à appréhender car nous n’avons aucune idée de nos chances de réussite. John Donoghue, qui a pris la tête du Wyss Center au Campus Biotech, travaille par exemple sur le transport de l’information à partir du cerveau. Aujourd’hui, il est possible de stimuler un patient mais avec des appareillages très lourds. Le Campus Biotech va travailler sur des dispositifs miniaturisés qui pourront être greffés, notamment pour traiter la maladie de Parkinson.

– Vous donnez-vous une échéance pour mesurer le succès du Campus?

– Non, je ne peux pas car je ne comprends rien au cerveau! Quand un chercheur a une idée, nous lui donnons un peu d’argent et regardons au bout de six mois ou d’un an comment il a progressé. Mais il est impossible de prévoir s’il lui faudra cinq ou dix ans pour réussir.

– Quel sera le déclencheur des avancées à venir au Campus Biotech?

– C’est une concentration unique au monde avec le Brain Project européen, le centre de neuroprothèses de l’EPFL, le Wyss Center, l’EPFL, l’Uni de Genève et d’autres institutions qui travaillent sur le cerveau avec des fonds européens, des entrepreneurs comme Ernesto et moi. C’est cette combinaison qui est unique. Là, se crée une opportunité pour des start-up.

– Le Campus Biotech est-il déjà un succès?

– Oui, car personne parmi toutes les parties prenantes n’a eu la présomption de croire qu’il ferait tout par lui-même. Quelque chose de fantastique va forcément sortir de là!

– Comment fonctionne le financement du Campus Biotech?

– Je possède la moitié du bâtiment à travers une fondation, l’autre partie étant possédée par la famille Bertarelli. Je ne souhaitais pas posséder en propre le Campus Biotech car je deviens vieux et il y a une possibilité qu’un jour je meure. Donc je souhaite que ce projet me survive. Le Wyss Center est payé par une autre de mes fondations. Je ne profite pas du tout de ce qui va se passer, sauf s’il y a une start-up intéressante qui naît. A ce moment-là, je pourrai investir et miser sur elle. Mais comme vous-même pourriez le faire ou n’importe qui d’autre.

– Vous êtes un mécène très généreux. Combien de dons avez-vous réalisés tout au long de votre vie?

– En tout? Il y a pas mal de choses que personne ne connaît. Depuis que j’ai commencé? Laissez-moi réfléchir… Je dirais entre 1 et 1,5 milliard de francs. Je donne à travers mes fondations, c’est public. Mais mes dons à titre privé restent discrets. Je donne environ 150 millions de francs par an. J’ai assez d’argent personnel, ma famille et les gens qui ont travaillé pour moi aussi. Ma retraite est assurée, ne vous inquiétez pas pour moi. Et au moment de partir, les poches sont très petites.

– L’EPFL fait face à un contrôle des finances fédérales, malgré tous ses succès, et le Campus Biotech se voit reproché par certains le montant de ses loyers. Que pensez-vous de ces polémiques?

– Je ne connais pas les intrigues politiques et je n’ai pas de temps pour cela. L’EPFL est devenue en quinze ans une institution de réputation mondiale grâce à Patrick Aebischer. Si les autorités mettent trop de contraintes à son successeur, ce sera très mauvais pour toute la recherche suisse. On reproche des choses à Patrick Aebischer alors qu’il avait l’appui du Conseil fédéral! A la tête de l’EPFL, il faut un entrepreneur, pas un administrateur qui se cache derrière les règles. Il faut une personnalité qui prenne des initiatives et ait de l’imagination pour diriger une université, tout comme une société ou une ONG.

– A-t-on moins d’appétit pour le progrès en Suisse?

– C’est un reflet du caractère suisse. Mais les choses changent. Ces jeunes, qui ont envie à 26-28 ans de créer leur propre société, représentent un renouveau. J’étais un des seuls à suivre ce chemin à mon époque. Je n’ai jamais travaillé un jour comme ingénieur tout simplement car je n’étais pas un bon ingénieur et que je n’avais pas envie – en sortant de mes études – d’avoir une carrière complètement prévisible.

– N’avez-vous pas quand même le sentiment que l’Europe a peur des avancées technologiques?

– Cela a toujours été le cas, en Europe et ailleurs. Le seul moyen de faire comprendre le bien-fondé de ce que nous faisons est de montrer à chacun les maladies que nous guérissons et qui ne pouvaient pas l’être il y a dix ou vingt ans. Cette expérience personnelle vaut toutes les explications du bien-fondé de la recherche.

- Patrick Aebischer dit souvent qu’il préfère voir naître sur son campus un Google plutôt qu’un Prix Nobel, et vous? - Je suis tout à fait d’accord. Une start-up comme Google change le monde, recevoir un Prix Nobel ne fait que refléter l’excellence passée.

– D’où viendront les grandes avancées dans la science ces prochaines années?

– Je ne le sais pas mais ce sera une combinaison de toutes les technologies actuelles. L’homme bionique est déjà là, il y a un projet à Zurich pour changer les valves dans le cœur des nouveau-nés grâce aux cellules souches. Là aussi, il faut que des ingénieurs travaillent avec des scientifiques.

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