Matières premières

Des traders suisses coopèrent avec les Etats-Unis pour tracer le financement de l’Etat islamique

A Berne, Trafigura et Vitol ont rencontré les autorités américaines en octobre dernier. Objectif: «partager des informations» sur les barils d’or noir clandestin quittant la Syrie et l’Irak

Financement de l’Etat islamique: des traders suisses coopèrent avec les Etats-Unis

Pétrole En octobre dernier à Berne, Trafigura et Vitol ont rencontré les autorités américaines

Objectif: «partager des informations» sur les barils d’or noir clandestin quittant la Syrie et l’Irak

Ventes d’antiquités, kidnapping et extorsion rapportent certes de l’argent. Mais les combattants de l’Etat islamique (EI) financent aussi leurs activités grâce au pétrole de contrebande. Ce qui est moins clair, c’est la façon dont cet or noir arrive à sortir d’Irak et de Syrie, et quelles sont les quantités en jeu. Des officiels américains sont venus en Suisse, en fin d’année dernière, pour discuter de ce problème avec des majors du négoce pétrolier.

Une rencontre qualifiée d’informelle s’est tenue à ce sujet à Berne dans les locaux du Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco), le 29 octobre 2014, a appris Le Temps. Le Département fédéral de l’économie (DEFR) précise que «des représentants de l’administration américaine, des autorités fédérales suisses ainsi que de deux sociétés de commerce de produits pétroliers» se sont rencontrés pour «échanger des idées sur les différentes sources de financement» de l’Etat islamique. Selon nos informations, les groupes concernés sont deux poids lourds du secteur: les négociants genevois Trafigura et Vitol. Les deux multinationales n’au­raient pas participé ensemble à cette réunion. Deux séances différentes se seraient tenues lors de cette journée.

Contactée, Trafigura n’a pas souhaité commenter cette information. De son côté, Vitol, sans confirmer ni infirmer avoir pris part à cette séance, rappelle simplement que sa politique lui impose «de ne pas commenter les rencontres qu’elle a avec les autorités» et que la société «va toujours rencontrer les représentants appropriés des pays dans lesquels elle opère». Elle ajoute qu’à aucun moment «des représentants des autorités n’ont suggéré que Vitol avait des liens avec le pétrole de contrebande de l’Etat islamique et que la société n’a pas été interrogée sur cette question».

Interrogée, non. Car si les Américains sont venus en Suisse, ce n’est pas parce qu’ils soupçonnaient directement les entreprises de commercialiser du brut de contrebande issu des champs pétroliers contrôlé par l’Etat islamique. Au DEFR, on ajoute que les deux sociétés de trading «ont été invitées dans le seul but de donner, sur la base de leurs connaissances de leur branche, une évaluation du possible volume et le déroulement des opérations pétrolières de l’Etat islamique».

Le sujet est néanmoins très sensible. La venue des autorités américaines en Suisse montre que l’activité des négociants en matières premières sur le territoire helvétique peut toucher des intérêts stratégiques jugés vitaux par les Etats-Unis. Et que Berne est appelé à faire preuve de vigilance dans ce domaine.

L’ambassade américaine à Berne souligne qu’«au sujet de la sérieuse question du financement du terrorisme, des contacts réguliers ont lieu autour de la planète entre des représentants du Département d’Etat et du Trésor américains, des représentants des gouvernements et des dirigeants d’entreprise». L’ambassade souligne que la démarche s’est faite avec le plein assentiment des autorités suisses: «Les sociétés étaient invitées par le Seco, la rencontre a eu lieu au Seco et était présidée par le Seco.» Objectif: «Simplement et exclusivement partager des informations sur ce problème global et mieux comprendre cette question profondément complexe.»

Selon nos informations, les discussions sur ce dossier se poursuivraient entre les Etats-Unis et les sociétés de négoces depuis lors.

La période coïncide avec un accroissement de la pression internationale sur l’Etat islamique. Quelques mois après les scènes de décapitations largement médiatisées, en août, la question du financement était revenue sur le devant de la scène à l’automne 2014. En octobre, le sous-secrétaire à l’antiterrorisme et à l’intelligence financière américain, David Cohen, avait déclaré que «les hommes de main, les traders, les raffineurs, les sociétés de transport et toute personne qui pose la main sur le pétrole de l’Etat islamique doit savoir que nous travaillons dur pour les identifier». En ajoutant que la revente de ressources énergétiques rapportait à la nébuleuse djihadiste «des millions de dollars par semaine».

L’intérêt des Américains pour les activités des sociétés de négoce suisses au Moyen-Orient n’est pas nouveau. Entre 2006 et 2007, Vitol et Trafigura avaient plaidé coupable dans le cadre du scandale du programme irakien «Pétrole contre nourriture». Les amendes s’étaient respectivement montées à 17,5 millions et à 20 millions de dollars.

«Nous travaillons dur pour identifier toute personne qui pose la main sur le pétrole de l’Etat islamique»

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