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Faut-il accumuler les billets de mille francs?

L’argent liquide est plus populaire que jamais. La demande est particulièrement forte pour les grosses coupures. Elle s’est accélérée depuis l’introduction des taux négatifs par la BNS

Faut-il accumuler les billets de 1000 francs?

Vos finances L’argent liquide est plus populaire que jamais

La demande de grosses coupures ne cesse d’augmenter

La demande de billets de 1000 francs est de plus en plus vive. La tendance s’est accélérée après l’introduction des taux négatifs en décembre 2014, selon les statistiques de la Banque nationale suisse (BNS), ainsi que le révèle le site Cash.ch. La valeur des billets à l’effigie de l’historien bâlois Jacob Burckhardt atteint 41,62 milliards de francs en mai. La hausse atteint 79% en 10 ans, selon les statistiques officielles. Un triplement en 20 ans. Un quadruplement en 30 ans.

La popularité croissante des billets s’oppose au désir de certains leaders d’interdire le cash et de criminaliser les grosses coupures. Le professeur de Harvard Kenneth Rogoff, lors d’une célèbre conférence à Munich en novembre 2014, a proposé l’interdiction du cash pour lutter contre l’évasion fiscale et la criminalité. Il agrémentait son discours d’une photo d’armes à feu posées sur des billets.

A l’inverse, les défenseurs de l’argent liquide considèrent le cash comme un symbole de liberté. Andreas Höfert, stratégiste chez UBS, expliquait dans la Weltwoche que «l’enfer est sans cash». La criminalisation des billets est «un alibi», «une attaque contre la propriété privée», estiment Ulrich Horstmann et Gerald Mann dans un livre sur l’interdiction du cash (Bargeldverbot, Editions FBV, 2015). Une société sans cash permet à l’Etat de surveiller les comportements selon des pratiques quasi totalitaires, poursuivent-ils.

Il est nécessaire de distinguer deux formes de cash: le billet de banque et le compte en banque. Le risque du premier correspond à celui de la banque centrale. Il est inférieur au risque du second, celui de la banque commerciale qui conserve nos dépôts.

Le billet de 1000 francs jouit d’un statut particulier. C’est la deuxième plus grosse coupure du monde, derrière les 10 000 dollars de Singapour (6950 francs). Les Etats-Unis n’ont pas de billets de plus de 100 dollars.

La multiplication des coupures de 1000 n’est pas le fruit d’une décision de la BNS. «Nous n’encourageons pas cette hausse, mais nous nous contentons de répondre aux demandes des banques», explique son porte-parole. L’institut d’émission est naturellement tenu d’assurer le bon fonctionnement du système de paiements. Il accompagne et satisfait la demande.

L’attrait auprès des ménages suisses se lit à travers le classement des billets en termes de valeurs. Celui de 1000 francs arrive en tête. Il représente 61,1% de la valeur totale des billets en circulation. Une autre mesure souligne son succès: 9,8% de l’ensemble des billets sont des coupures de 1000 francs et seulement 0,1% des coupures de 500.

Historiquement, l’accroissement de la circulation des billets reflète en partie la croissance économique, selon la BNS. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la circulation de billets a augmenté moins vite que le PIB nominal. «Dans les années 60, le numéraire en circulation était proportionnellement deux fois plus élevé qu’aujourd’hui. Il correspondait alors à 16% du produit intérieur brut (PIB)», selon l’institut. Ce phénomène de réduction de l’encaisse a toujours été expliqué par la technologie, notamment les paiements électroniques. Mais, depuis 2007, cette proportion s’est à nouveau accrue pour remonter à environ 10% du PIB.

Les billets n’interviennent pas seulement à des fins de paiements. L’augmentation de la demande s’explique en partie «par le caractère de réserve de valeur dans un contexte de méfiance à l’égard du secteur financier», fait valoir le porte-parole de la BNS. Ce dernier ajoute que le coût d’opportunité est très bas. Les placements d’épargne et les obligations ne sont effectivement pas des sources de revenus attrayantes, d’autant qu’ils sont mangés par les frais bancaires. Mieux vaut thésauriser. Actuellement, 13 pays offrent des rendements négatifs sur leurs obligations souveraines. Selon une étude de la Bank of America, 2000 milliards de dollars d’obligations souveraines offrent un rendement inférieur à zéro. Mieux vaut garder quelques billets de 1000.

L’évolution des billets en circulation est «un bon indicateur de crise», explique l’historien Tobias Straumann sur son blog. L’augmentation persistante de la demande peut alors être interprétée comme un signe de la persistance de la crise de la zone euro. Il est vrai que l’accroissement du numéraire dépasse nos frontières. Dans la zone euro, les billets en circulation dépassent 1000 milliards et se sont accrus de 6% l’an dernier, contre 4% auparavant, affirme Kurt Pribil, directeur de la Banque centrale autrichienne, dans une interview à Nachrichten.at.

Les banques ont des avis divers sur la part à conserver en cash. Auprès de Julius Baer, la part en liquidités (portefeuille équilibré) atteint 7%, selon le porte-parole. Elle a fluctué entre 2 et 7% au cours de cette année, ajoute-t-il. A la Banque Migros, la part en cash est nettement supérieure auprès des clients fortunés. Elle s’élève à 13% et dépasse les 5% indiqués dans la stratégie à long terme (portefeuilles équilibrés). Elle atteint même 20,5% dans les portefeuilles conservateurs. «Les liquidités sont supérieures à la moyenne pour les mandats de gestion de fortune parce que nous sommes sortis des obligations ayant un rendement négatif», fait valoir le porte-parole. La banque a même décidé de supprimer les commissions de gestion pour cette partie liquide du portefeuille.

Les clients grand public, pour leur part, «réagissent de façon sereine aux derniers développements», estime la Banque Migros. Aucune augmentation marquée d’ouverture de comptes prévoyance, d’épargne placement. Le porte-parole ne fait état d’aucune augmentation de la demande de billets ni de trésors. Le choix d’investissement se porte plutôt sur les fonds stratégiques.

Si les banques, logiquement, ne conseillent pas de conserver les liquidités sous forme de billets de 1000 francs, la demande de coffres-forts est en hausse, selon une enquête de Cash.ch. L’augmentation atteint 25% sur une année auprès de Dianit, un fabricant zurichois de trésors privés. Son patron ajoute qu’il a dû engager du personnel.

Les billets prennent donc le chemin des trésors privés, mais la demande de coffres-forts des banques est stable, indiquent à Cash.ch aussi bien UBS que la Banque Cantonale de Zurich. La Banque Migros nous confirme cette stabilité. Compte tenu du coût de location annuel de ces casiers, la réaction n’étonne guère, même si les différences sont considérables entre les tarifs.

L’accumulation de billets de 1000 francs répond donc avant tout aux taux négatifs et à la méfiance à l’égard des banques. Elle est compréhensible. Mais les risques ne sont pas négligeables, à commencer par le vol. La valeur des billets peut aussi baisser avec le temps, comme le rappelle Iconomix, le blog de la BNS. Une coupure de 500 euros valait 800 francs en janvier 1999. Elle n’en vaut plus que 540 actuellement. Une perte d’un tiers. Le franc poursuivra-t-il sa hausse à long terme? Un deuxième risque porte sur l’inflation. Les politiques extrêmement laxistes des banques centrales conduisent inévitablement à une perte de pouvoir d’achat des billets. Il est prudent d’avoir du liquide, mais n’accumulons pas trop de billets de 1000! Sous forme de placement, les actions sont nettement préférables aux billets et aux obligations. Julius Baer, comme d’autres gérants, propose une part de 60% en actions.

Une hausse de 79% en 10 ans. Un triplement en 20 ans. Un quadruplement en 30 ans

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