L’interview de Joe Jimenez

«10 à 15% des médicaments de Novartis ont un prix différencié selon le principe satisfait ou remboursé»

Le directeur général de Novartis croit à un rebond de l’innovation pharmaceutique et propose des prix différenciés selon l’efficacité des médicaments

Joseph Jimenez, directeur général de Novartis

«10 à 15% des médicaments de Novartis ont un prix différencié selon le principe satisfait ou remboursé»

Novartis réalise un chiffre d’affaires annuel de 58 milliards de dollars, ce qui correspond à 85% du budget de la Confédération. Joe Jimenez, patron du groupe bâlois, évoque les défis du secteur pharmaceutique.

Le Temps: Les derniers résultats financiers de Novartis ont été marqués par un recul de 5% du chiffre d’affaires et une chute de 28% du bénéfice opérationnel. Où est le problème?

Joe Jimenez: Ces résultats du deuxième trimestre correspondaient à nos attentes. Ces chiffres ne reflètent pas nécessairement la réalité. En excluant les effets de change, le chiffre d’affaires progresse de 6% et le bénéfice, hors éléments exceptionnels, est en augmentation. Je suis satisfait du travail accompli par les 120 000 employés du groupe. Il serait erroné de surréagir aux variations de change puisque Novartis enregistre une croissance réelle organique.

– Pourtant, la croissance globale de l’industrie pharmaceutique a fortement baissé en cinq ans. Quelles sont les raisons de ces difficultés?

– Deux phénomènes se conjuguent pour expliquer cette tendance: la pression sur les prix des médicaments de la part des systèmes de santé et l’évolution des marchés. La croissance dans les marchés émergents, comme en Chine, est devenue moins forte, alors que celle des marchés matures, comme en Europe, reste basse. Mais je pense que l’arrivée de nouvelles technologies va changer la donne.

– C’est-à-dire?

– Des médicaments basés sur de nouvelles technologies, par exemple la thérapie génique, vont arriver sur le marché. Ils annoncent une renaissance de l’innovation dans l’industrie pharmaceutique. Je pense que cela conduira à une croissance des chiffres d’affaires, mais cela reste à prouver.

– Quelles sont ces nouvelles thérapies?

– La plus avancée concerne l’immuno-oncologie. Novartis développe, sous le nom de CART 19, un projet de développement d’un médicament contre une forme particulière de leucémie. Le mécanisme sophistiqué mis en place consiste à prélever un échantillon de sang du patient, puis à modifier génétiquement les cellules T de ce prélèvement afin de doter le système immunitaire des moyens de reconnaître les cellules cancéreuses et de les attaquer. L’échantillon de sang génétiquement modifié est ensuite réinjecté dans le corps du patient. Cette technologie, qui débouche sur des résultats incroyables allant jusqu’à la rémission totale du cancer, était inimaginable il y a quelques années.

– Ces nouvelles thérapies, de même que certains traitements combinés faisant appel à ce qu’on nomme la médecine personnalisée, peuvent coûter jusqu’à 100 000 francs. Comment les assurances maladie pourront-elles les payer?

– Les systèmes de santé semblent pour l’instant d’accord de rembourser des médicaments ciblés très efficaces. Le coût global n’est finalement pas si élevé puisqu’au lieu de délivrer un médicament à tous les patients atteints de tel ou tel type de cancer, avec des résultats thérapeutiques décevants pour beaucoup d’entre eux, vous ne le destinez qu’à une petite partie des malades dont le profil génétique fait qu’il agira et les guérira. Novartis a ainsi lancé un nouveau médicament contre un type particulier de cancer du poumon accompagné d’un diagnostic, et 3% des patients atteints d’un cancer du poumon répondent à ce traitement. Vous évitez ainsi un énorme gaspillage puisque vous savez qu’il est inutile de prescrire ce médicament à 97% des patients. Le gain final pour le système de santé, avec également la réduction de la longueur des hospitalisations, est très important.

– Puisque l’industrie pharmaceutique semble si sûre de l’efficacité de ses traitements, pourquoi n’instaure-t-elle pas un système fonctionnant selon le principe «satisfait ou remboursé»?

– C’est effectivement une voie à suivre. De 10 à 15% des médicaments de Novartis ont déjà un mécanisme de prix différencié qui tient compte de la réponse thérapeutique. Et ce pourcentage va augmenter ces prochaines années. Si rien ne change dans ce domaine, les dépenses de santé, à cause du vieillissement de la population, vont exploser et deviendront insupportables. L’industrie pharmaceutique devra donc apporter de nouvelles approches de fixation des prix qui contribueront à éliminer le gaspillage de médicaments. Pourtant, l’adhésion des assureurs à ce système basé sur le degré d’efficacité est loin d’être acquise.

– Pourquoi?

– Je prends l’exemple d’Entresto, le nouveau médicament de Novartis contre l’insuffisance cardiaque dont l’efficacité diminue de 20% le nombre d’hospitalisations et réduit de 20% le nombre de décès cardiovasculaires. Aux Etats-Unis, nous avons proposé aux assureurs un prix différencié calculé selon la durée de l’hospitalisation. Peu d’assureurs sont entrés en matière. Ils nous ont dit que le système était trop compliqué et qu’un prix fixe moyen, que nous avons finalement établi autour de 4500 dollars par an, leur compliquait moins la vie qu’un mécanisme de contrôle précis d’efficacité au cas par cas.

– Comment évolue la collaboration avec Google autour de la mise au point de lentilles oculaires permettant de mesurer, pour les diabétiques, le taux de glycémie?

– Ce projet avance bien. Lorsque nous avons annoncé cet accord, il y a un an, j’avais déclaré qu’il faudrait environ cinq ans pour voir un produit sur le marché. Le calendrier est tenu et nous développons déjà un prototype de lentille technologique qui devrait être testé sur l’homme en 2016.

– Google, qui collabore aussi avec le groupe pharmaceutique français Sanofi, est connu pour son côté avide dans la récolte de données utilisables à des fins commerciales. Ne craignez-vous pas un risque de dégât d’image pour Novartis en cas d’utilisation contestable de données médicales?

– Non. Nous mettons en place des contrôles stricts afin de s’assurer que la sphère privée soit respectée avec les produits Novartis. C’est une condition sine qua non rattachée à chaque projet.

– Est-ce que la récolte massive de données, désignée sous le terme de Big Data, va transformer l’industrie pharmaceutique?

– Je le pense, en effet. La récolte de données en grande quantité permettra, par exemple, de mieux cibler certains cancers. On a déjà pu découvrir, grâce aux nombreuses informations liées au séquençage du génome, des mutations inconnues qui ont ouvert la voie à la compréhension de nouveaux mécanismes de développement du cancer. D’autre part, si les données de santé des patients peuvent être analysées sur une longue durée, on pourra comprendre pourquoi un médicament agit sur tel patient, mais n’a aucun effet sur un autre atteint de la même maladie. Ces nouvelles connaissances permettront d’éviter les coûts énormes dus à l’inefficacité des systèmes de santé. On estime qu’un quart des dépenses de santé sont aujourd’hui gaspillées.

– L’industrie pharmaceutique n’a pas une très bonne réputation dans l’opinion publique. Est-ce que cette image pourrait encore se détériorer avec le phénomène Big Data?

– L’industrie doit effectivement être très prudente avec la récolte massive de données. Il s’agit de respecter absolument la sphère privée des patients. Si quelques cas de violation de la sphère privée devaient se produire, cela pourrait être préjudiciable à l’ensemble de l’industrie pharmaceutique.

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