L’interview de Daniel Borel et Guerrino de Luca

«Le succès est notre pire ennemi. Nous pensions marcher sur l’eau, or Logitech a failli se noyer»

Daniel Borel, nommé mercredi président d’honneur de Logitech, a dirigé la société jusqu’en 1998, avant de présider le conseil d’administration jusqu’en 2007. A ses côtés, Guerrino De Luca. Celui qui préside actuellement le conseil avait dirigé Logitech de 1998 à 2008. Tous deux représentent l’histoire mouvementée de Logitech. Interview

Daniel Borel et Guerrino De Luca, respectivement cofondateur et président de Logitech

«Le succès est notre pire ennemi. Nous pensions marcher sur l’eau, or Logitech a failli se noyer»

Réunis mercredi à Lausanne pour leur assemblée annuelle, les actionnaires de Logitech n’ont pas seulement eu droit à une présentation Powerpoint des chiffres de l’entreprise. Daniel Borel leur a aussi montré, sur écran géant, des photos de son voilier. Celui qui a fondé Logitech en 1981 quitte en effet le conseil d’administration pour partir une année sillonner les océans. Daniel Borel, nommé mercredi président d’honneur, a dirigé la société jusqu’en 1998, avant de présider le conseil d’administration jusqu’en 2007. A ses côtés, Guerrino De Luca. Celui qui préside actuellement le conseil avait dirigé Logitech de 1998 à 2008. Il avait ensuite assuré un intérim comme directeur entre juillet 2011 et décembre 2012. Tous deux représentent ainsi l’histoire de Logitech, une histoire souvent mouvementée qu’ils ont racontée au Temps, mercredi, peu avant le début de l’assemblée.

Le Temps: Comment envisagez-vous la suite sans Daniel Borel?

Guerrino De Luca: Attendez, il reste en contact avec toute l’équipe dont le directeur Bracken Darrell!

Daniel Borel: C’est pour cela que j’ai conçu un voilier connecté. (Rires.)

G.D.L.: C’est un moment historique, mais aussi une transition en douceur, on ne lui dit pas «au revoir», Daniel sera toujours là.

– Daniel Borel, dans quel état d’esprit êtes-vous?

D.B.: Le passé aura une importance vitale. Je le raconterai à mes petits-enfants pour qu’ils ne l’oublient jamais. Et la partie triste, c’est que tous les e-mails que j’enverrai à Bracken Darrell et à Guerrino atterriront dans leur dossier spam! (Rires.)

– Continuerez-vous à donner votre avis sur la société?

D.B.: Je le ferai toujours, mais encore faut-il qu’ils m’écoutent à l’avenir! (Rires.) Plus sérieusement, Logitech est comme mon enfant, il fait partie de mes gènes. Je suis heureux quand cela marche bien et triste quand ce n’est pas le cas. Je me réjouis quand il y a de nouveaux produits…

– Guerrino De Luca, allez-vous continuer à solliciter Daniel Borel à l’avenir?

G.D.L.: Bien sûr! Dans un passé récent, Daniel a eu beaucoup de contacts avec Bracken Darrell, un lien très fort s’est créé entre eux. Et entre Daniel et moi, c’est une histoire de vingt ans, comme un couple marié. On s’écrit, on se voit, on organise des sessions vidéo. Surtout pour parler de décisions stratégiques, telles une acquisition potentielle, une embauche importante. Cela ne va pas changer. Il continuera aussi à voir les nouveaux produits avant tout le monde.

– Daniel Borel, en 2011, vous n’étiez pas satisfait de Logitech et demandiez à ce qu’il redevienne «cool»…

D.B.: Logitech avait oublié sa culture et ses valeurs. Je n’adhérais plus à la stratégie. Maintenant, avec Guerrino et Bracken, nous sommes en phase avec ce que doit être Logitech. Le marché est toujours aussi difficile, il faut se battre, mais nous avons les armes pour cela. Il y a un pilote expérimenté pour cette Ferrari si fragile à manipuler.

– En 2011, Daniel Borel a donc eu une influence sur le virage pris, pour se rapprocher du consommateur?

G.D.L.: Absolument. Lorsque je suis revenu à la direction de Logitech, cela a été un moment difficile pour tout le monde. Et on s’en est sorti. Avec Daniel, on ne s’est pas disputé, on a réfléchi ensemble comment refaire ce qui avait été défait avant.

– Qu’est-ce que cela signifie? Que toute entreprise se repose à un moment sur ses succès et a besoin d’un électrochoc?

G.D.L.: Les cycles font partie de la vie des entreprises. Certains sont évitables et tous sont différents. Logitech a vécu un cycle dur entre 2009 et 2012, mais ce n’était pas un risque de survie.

– Daniel Borel, quel est votre avis?

D.B.: Il y a des cycles dans notre existence, on a failli faire faillite deux fois, en 1984 et en 1992. Le cycle 2009-2012 a été frustrant de par sa durée. On dit toujours que le succès est votre pire ennemi, car vous pensez que vous pouvez marcher sur l’eau. On a été proche de la noyade. On aurait certes pu réagir plus vite, il y a eu des changements de repères, il y a eu le déclenchement de la crise financière, des changements de direction… Il y a eu des raisons, il y a eu un contexte. Mais il y a surtout, pour nous, l’évolution rapide de la technologie, à laquelle nous devons nous adapter.

G.D.L.: Daniel a toujours dit que «nous ne devons pas échouer parce que», mais que «nous devons réussir en dépit de». On sait toujours très bien expliquer pourquoi on échoue. Mais l’essentiel est de réussir.

– Comment voyez-vous votre rôle à l’avenir? Faire en sorte de ne pas s’endormir à cause du succès actuel?

G.D.L.: Via mon rôle formel, je suis plus impliqué dans la société. Daniel et moi avons des caractères très différents, mais nous faisons la même chose: nous provoquons, nous posons des questions… Je le fais comme président, Daniel avec sa légitimité de fondateur.

– Depuis deux ans, vous réduisez votre gamme de produits, ce qui augmente la pression pour effectuer les bons choix…

G.D.L.: Nous ne sommes pas Apple, une société ayant trois produits phares. Nous en avons entre 40 et 50. Nous avons une grande capacité de résilience. Chacun de nos paris devient plus important, mais nous avons de la marge.

D.B.: La qualité de nos produits est supérieure à celle que l’on constatait avant 2011. Cela ne nous immunise pas contre des échecs. Nous avons fait des erreurs, en pariant par exemple sur le marché entreprise, alors que notre force, c’est d’être proche du consommateur.

G.D.L.: A une période, nous développions des produits uniquement pour être certains d’être présents dans toutes les catégories de prix… C’était absurde!

D.B.: Apple symbolise cette transition. A un moment, la société avait perdu l’identité créée par Steve Jobs, notamment avec le Mac. Elle l’a retrouvée peu après, avec très peu de produits, mais des produits phares. Si nous pouvons ainsi ressembler à Apple, ce serait bien…

– Logitech est-il devenu «cool», comme vous le demandiez?

D.B.: Je crois, oui, Logitech est redevenu «cool», nos produits sont plébiscités par les jeunes… Et je serai encore plus satisfait dans un an, sachant ce qui sera bientôt lancé.

G.D.L.: Le produit qui se vend le mieux est le haut-parleur UE Boom. Si ce n’est pas cool, je ne sais pas ce que cool veut dire! (Rires.)

– Certes, mais vous avez lancé le UE Boom, le UE Megaboom puis le UE Roll. N’est-ce pas un signe de paresse que de décliner pareillement un modèle à succès?

D.B.: Non. La musique est un nouveau pilier de notre société. Le but n’est pas de lancer 14 modèles. Et je me souviens qu’en 2010 personne ne nous donnait une chance de réussir dans la musique, au vu de la concurrence…

– Alors comment expliquez-vous le succès de vos haut-parleurs dans un marché si concurrentiel?

G.D.L.: Nous avons décidé de miser sur la qualité et cela paie. Regardez les avis des consommateurs sur Amazon: ils sont si élogieux que l’on nous soupçonne de payer les internautes pour les écrire!

D.B.: Pendant plusieurs années, nous avions 50 concurrents sérieux sur ce marché. Miser sur la qualité en vaut la peine. Si vous comparez notre UE Boom à un haut-parleur de Bose, la qualité du nôtre est meilleure.

– Apple vient de lancer un clavier pour iPad. Quelles conséquences cela aura-t-il sur Logitech?

G.D.L.: C’est une très bonne nouvelle, car cela montre qu’un clavier apporte vraiment un plus à cette tablette. Même si le clavier d’Apple sera de qualité, il y a de la place pour nous et nos produits déjà sur le marché connaissent un grand succès. Nous sommes extrêmement bien positionnés.

– Le nom Logitech demeure, la marque Logi est lancée et vous conservez la marque UE pour la musique… Quelle est la stratégie?

G.D.L.: Les nouveaux produits portent la marque Logi, mais rien n’est décidé de manière définitive. Nous allons écouter attentivement ce que nous diront les consommateurs ces prochains mois.

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