Management

Au travail, à la recherche du romantisme perdu

Le monde des affaires et du travail est en mal de romance. Le remède? Introduire davantage d’inconfort et d’irrationnel dans nos entreprises et dans nos vies professionnelles

A la recherche du romantisme perdu

Management Le monde des affaires et du travail est en mal de romance

Le remède? Introduire un peu d’inconfort et d’irrationnel dans nos vies professionnelles

Dans son livre The Business Romantic (Ed. HarperCollins, 2015), Tim Leberecht s’est donné pour mission d’introduire davantage de romance dans le monde des affaires et du travail grâce à dix règles simples. L’objectif? Conjuguer les besoins émotionnels des individus avec les besoins rationnels de l’entreprise. Rencontre avec un homme d’affaires épris de romantisme avant sa conférence du mardi 22 septembre à HEC Lausanne.

Le Temps: Dans votre livre, vous rappelez que la part des salariés réellement engagés dans leur entreprise est de 13% dans le monde. Comment expliquez-vous ce désengagement massif?

Tim Leberecht: Les causes sont multiples. L’exigence d’une performance sans faille, le rendement à tout prix et la chasse aux «temps morts» afin d’optimiser le temps de travail expliquent en partie cette démission intérieure. Le monde est aussi devenu un algorithme. L’informatique permet de tout chiffrer: le temps passé au téléphone avec un client, la progression du chiffre d’affaires, le nombre d’opérations réalisées à l’heure. Certaines entreprises incitent leurs employés à analyser, via des bracelets connectés, leurs activités physiques, la durée de leur sommeil ou la composition de leurs repas afin d’être plus performants. Ce taylorisme numérique conduit les salariés à se désinvestir émotionnellement de leur travail. Beaucoup deviennent cyniques.

– Pour vous, le remède à ce désengagement se trouve dans davantage de romantisme…

– Le romantisme est un mouvement de protestation contre le monde impitoyable des affaires et du profit. Si on observe l’histoire, on s’aperçoit que les périodes de désillusion ont été suivies de révolutions romantiques, c’est-à-dire de courants réactionnaires. Il y a 200 ans, les Romantiques se sont insurgés contre le matérialisme des Lumières. Novalis, Eichendorff ou encore Rousseau, pour ne citer que ces figures de proue du mouvement, ont tour à tour dénoncé les ravages du siècle voltairien, obnubilé par le gain et la rentabilité. A la fin du XIXe siècle, lorsque le taylorisme bureaucratique et le «scientific management» sont apparus, le monde a assisté de nouveau à une révolte romantique contre les conditions de vie en société capitaliste. Aujourd’hui, la «datification» de nos vies et le «quantified self» sont responsables à leur tour du «désenchantement du monde», pour reprendre l’expression de Max Weber. Comme par le passé, ce désenchantement est né de l’abandon de l’irrationnel, de l’émotionnel, du magique, de l’inconnu, des valeurs romantiques essentielles à la vie car si l’être humain ne peut déployer sa personnalité dans ces dimensions, il demeure inachevé et s’ampute d’une part de lui-même.

– Vous avez créé dix règles pour réenchanter les entreprises et le travail. Laquelle est la plus difficile à appliquer?

– Sans hésiter, celle qui préconise d’introduire un peu plus d’inconfort. La plupart des entreprises simplifient les expériences des consommateurs et tentent de réduire leurs sources potentielles de mécontentement. Le «business romantic» pense différemment. Il défend une vision de l’entreprise où coexistent des expériences de différentes intensités. Ikea, par exemple, est une entreprise éminemment romantique qui n’essaie pas de simplifier à l’extrême l’expérience de ses consommateurs. Ils doivent s’armer de patience pour monter une étagère. Une fois assemblée, celle-ci fait la fierté de son propriétaire, malgré ses imperfections. Cette entreprise ne vend pas uniquement un produit mais aussi un vécu émotionnel, une expérience autour de la consommation. Bien entendu, pour que la magie opère, il ne faut pas dépasser un certain seuil de souffrance. Comme en amour, il en faut juste un peu. Ce principe est valable au travail. Certaines boîtes ont adopté le Lunch Roulette, une app qui désigne au hasard le collègue avec qui vous déjeunerez. Les employés sont au départ un peu bousculés mais cette perte de contrôle est positive car elle contribue à la formation du lien social dans les entreprises. Quitter sa zone de confort et s’aventurer vers l’inconnu stimule aussi la créativité. Au retour, on se sent plus compétent, plus adaptable et plus enthousiaste.

– Vous affirmez que trop de transparence nuit à une marque. Pourquoi?

– Lorsqu’une marque est entièrement transparente, un désenchantement se produit. A l’inverse, le secret alimente le désir. Les marques les plus résilientes, celles qui traversent les intempéries et résistent aux affres du temps, cultivent toutes le secret. Imaginez une marque qui vous promet de vous émerveiller. N’est-ce pas plus exaltant que de connaître à l’avance le cadeau qui récompensera votre fidélité? Les boîtes surprises fonctionnent sur ce principe. Chaque mois, des milliers d’abonnés attendent nerveusement des objets choisis au hasard, sans l’aide d’un algorithme. Le contenu de la boîte est secondaire, ce qui compte c’est la promesse, le mystère.

– En affaires, vous dites également qu’il faut apprendre à se dire adieu…

– Quitter un travail, c’est un peu comme divorcer. Personne ne s’y prépare à l’avance. On se focalise sur les aspects de productivité et on oublie de penser à la fin. Pourtant, c’est une étape importante qu’il faut célébrer pour mieux rebondir. En 1982, après un flop commercial, l’entreprise Atari a enfoui E.T. l’extraterrestre, l’un des plus grands échecs commerciaux de l’histoire du jeu vidéo, dans la décharge d’Alamogordo, au Nouveau-Mexique. En ritualisant la rupture avec son produit, cette entreprise a pu en faire le deuil. De la même manière, lorsqu’un travail ne répond plus à nos attentes, il faut célébrer sa fin.

– Vous dites aussi qu’il faut parfois tenir bon et ne pas démissionner, même lorsqu’un travail ne suscite plus aucun enthousiasme. C’est un peu contradictoire…

– Effectivement, et c’est une autre particularité du romantique. Il est à l’aise avec les contradictions qui le traversent. Ce que je veux dire par là, c’est que rester dans la même entreprise malgré la lassitude inévitable qui s’installe avec le temps est le comble du romantisme. Des études montrent que l’enthousiasme suscité par un nouvel emploi s’essouffle passé les six premiers mois. Autrement dit, à terme, notre travail est voué à nous paraître insipide et routinier. Plutôt que d’être à l’affût d’une meilleure opportunité, le romantique garde le feu sacré en introduisant du mystère et de l’imprévu dans son quotidien. Il effectue son travail en amateur, c’est-à-dire avec amour, selon l’étymologie du mot. Par exemple, l’ancien patron de mon épouse pratiquait le Freaky Friday. Tous les vendredis, ils échangeaient de place. Cette inversion de rôles a permis à ma femme d’acquérir des compétences managériales mais l’expérience a aussi été bénéfique pour son patron car elle lui a permis d’observer son business à partir d’un autre point de vue.

– Notre siècle est-il prêt à accueillir ces valeurs romantiques dans le monde des affaires?

– Le succès planétaire du film Into the Wild, qui relate l’histoire d’un étudiant qui tourne le dos à la société et part vivre en solitaire en pleine nature, témoigne de notre besoin de romantisme, de même que l’engouement que suscitent les vampires, les foires médiévales et le festival Burning Man, la quintessence du romantisme. Le succès du site Kitchensurfing, qui permet de commander un chef privé qui cuisine un repas chez vous, témoigne par ailleurs de notre besoin de reconnecter. De nos jours, les gens sont seuls ensemble. La technologie nous isole. Les entreprises qui tiendront compte de cet aspect dans l’avenir et créeront des environnements riches de sens, où il sera possible de se tromper, d’être ridicule et vulnérable, prospéreront car les gens voudront y travailler.

Les entreprises où il sera possible de se tromper, d’être ridicule et vulnérable prospéreront à l’avenir

Publicité