Sciences de la vie

Pourquoi la pharma est prise de fusionite aiguë

La plus grosse fusion de l'histoire pharmaceutique, autour de Pfizer, est en négociation. Mais c'est l'arbre qui cache la forêt

L’agence spécialisée SCRIP Intelligence estime que les négociations en cours entre le groupe pharmaceutique américain Pfizer et la société Allergan, dont le siège fiscal est en Irlande, pourraient aboutir au rachat le plus cher de toute l’histoire pharmaceutique.

L’analyste Tim Anderson, de Bernstein, estime la valeur d’Allergan, qui possède le Botox, entre 147 et 157 milliards de dollars (148,2 à 158,2 milliards de francs). Si un accord était trouvé à ce niveau, ce serait du jamais vu dans l’industrie pharmaceutique. Il pulvériserait le record déjà détenu par Pfizer lors du rachat de Warner-Lambert en 1999 pour 111,8 milliards. L’une des transactions récentes les plus onéreuses a été opérée par Roche qui a dopé sa croissance dans l’oncologie en achetant Genentech pour 47 milliards de dollars en 2009.

Si le prix offert est susceptible de monter si haut, c’est en grande partie à cause des gains fiscaux envisagés par Pfizer. Au cas où la fusion aboutit à une possession de 40% de la nouvelle société par Allergan, grâce à une forte valorisation d’Allergan, une opération d’inversion fiscale devient possible.

Un potentiel transfert en Irlande

Le transfert du siège fiscal de Pfizer en Irlande, où l’impôt sur le bénéfice des sociétés se limite à 12,5%, contre 35% aux Etats-Unis, serait réalisable. Les autorités irlandaises envisagent en outre d’introduire une «patent box» qui abaisserait à 6,5% l’impôt sur les brevets et licences qui constituent une part importante des actifs des sociétés pharmaceutiques.

Un plan du même type avait échoué l’an dernier, après le ferme refus d’Astra Zeneca de se faire racheter pour 118 milliards de dollars par Pfizer. Selon SCRIP Intelligence une prime de 30% se justifie uniquement pour des motifs fiscaux, ce qui valorise Allergan à 147 milliards de dollars.

Le cas de Pfizer, qui regagnerait sa place de numéro un mondial des entreprises purement pharmaceutiques, devant Novartis et Roche, est particulier. L’enjeu fiscal masque en effet l’autre raison de cette soif d’acquisitions, soit la course, dès 2011, à la compensation du chiffre d’affaires perdu de Lipitor (près de 10 milliards de dollars par an), un médicament contre le cholestérol dont le brevet a été perdu.

Un manque d’innovation manifeste

Le manque d’innovation au sein des grands groupes pharmaceutiques, forcés de fusionner ou d’acheter des médicaments proches de la commercialisation dans de plus petites sociétés, explique la vague sans précédent d’acquisitions dans le secteur. Le record de 2014, soit un volume de transactions de 430 milliards de dollars dans les sciences de la vie, avait déjà été dépassé après six mois en 2015. Il sera pulvérisé sur l’ensemble de l’année.

La dernière transaction importante est l’acquisition, vendredi passé, par Astra Zeneca, au nez et à la barbe du groupe suisse Actelion, également intéressé, de la société américaine ZS Pharma. Cette dernière possède un médicament proche de l’homologation pour soigner l’hypercalémie, soit un excès de potassium qui peut entraîner de graves problèmes rénaux ou cardiaques. Actelion, à la recherche de diversification, était prêt à payer 2,5 milliards de dollars, mais Astra Zeneca a offert 2,7 milliards. «La forte concurrence dans la course à l’innovation conduit à une surenchère et à des accords qui atteignent, financièrement, des sommets», constate Jürg Zürcher, partenaire d’EY, spécialiste de la biotechnologie.

Le groupe anglo-irlandais Shire, récemment considéré comme une proie, s’est transformé en prédateur. Il vient d’acquérir la société américaine Dyax pour 5,9 milliards de dollars et a toujours des vues sur Baxalta avec une offre de 30 milliards de dollars.

Cette surenchère inquiète Severin Schwan, patron de Roche. Dans une interview au Financial Times, il dit craindre «l’éclatement de la bulle». Roche et Novartis ont décidé de rester hors du jeu. «Les grandes entreprises suisses des sciences de la vie ont déjà procédé à des acquisitions importantes ces dernières années. Ces groupes ne voient donc aucun intérêt à entrer dans le jeu des grandes fusions», note Jürg Zürcher.

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