Finance 2.0

L’ubérisation gagne maintenant la gestion d’actifs

L’automatisation de la gestion ne cesse de progresser sur le web. Les groupes traditionnels s’y lancent également. L’heure des robots 2.0, qui combinent les deux mondes, est maintenant arrivée. Quand les modèles mathématiques facilitent la vie des épargnants

«Il y a trois mois, j’ai fermé mon compte Facebook. Je ne l’utilisais pas suffisamment», a déclaré à la presse Nick Hungerford, directeur et fondateur de Nutmeg, l’une des stars de la planète Fintech, créée en 2010. «Je préfère Googlenow, qui me facilite extraordinairement la vie». Cette volonté de faciliter la vie des gens à l’aide des nouvelles technologies l’a amené à créer sa société d’investissement, un conseiller-robot («robo advisor»), soit un conseiller en gestion automatisé à travers une gestion de portefeuille en ligne.

L’idée lui est apparue lors de ses années d’université. Il a mis en œuvre ses projets et créé sa start-up en Californie avant de la déplacer à Londres. La régulation américaine est trop complexe, dit-il à Londres lors d’une présentation à la presse. Son programme de gestion est d’ailleurs disponible partout dans le monde, sauf aux Etats-Unis. La devise de Nutmeg est simple: «Nous ne demandons pas d’honoraires pour rémunérer l’illusion d’une relation personnelle. Nous ne créons pas la confusion avec des indices de référence qui ne s’intègrent pas dans la réalité. Nous n’utilisons pas de jargon financier. Et nous ne prenons pas de frais élevés pour financer notre équipe de vente».

Des stars de la gestion


La start-up se veut non seulement fiable, compétente, peu coûteuse et transparente, mais aussi très rapide. L’investisseur doit pouvoir construire son portefeuille en 10 minutes.

L’entreprise est jeune mais elle ne manque pas d’années d’expérience. Au sein de son conseil d’administration, on trouve un célèbre capital-risqueur zurichois, Klaus Hommels, «Entrepreneurial private investor en 2006». Il est connu pour avoir investi très tôt dans Skype, Facebook et Xing. Le conseil d’administration de Nutmeg compte aussi Massimo Tosato, patron de Schroder Investment Management, lequel détient 10% du capital.

La société n’offre pas seulement un service de conseiller-robot. Elle participe aussi aux travaux de recherche financière de Schroders. «Lorsqu’un groupe de magasins a décidé de restructurer son réseau, nos données nous ont permis de déterminer les magasins qui devraient fermer», indique Mark Ainsworth. L’objectif est donc de tirer profit de données toujours plus abondantes, et d’ailleurs souvent fournies gratuitement par l’État.

L’avenir des besoins d’épargne pourrait être étonnant. «Dans dix ans, sur notification que votre femme est enceinte, votre iPhone vous expliquera que vous devez commencer à épargner pour ses études, commencer dès aujourd’hui à changer vos habitudes et peut-être réduire le budget prévu pour les vacances» explique Nick Hungerford, analyste des données auprès de Nutmeg. La gestion consistera à «anticiper les besoins futurs et à mieux les comprendre», selon Nutmeg. «Le rêve serait de rendre l’épargne plus facile que la consommation» lance Nick Hungerford.

Certaines start-up disent aller plus loin que les «robo advisors». Est-ce l’entrée dans la fintech 2.0? Persuadés de la migration de la gestion vers internet, «nous réunissons les compétences et les atouts de la gestion traditionnelle et des robo advisors», explique Jacqueline Ko Matthews, la fondatrice d’InvestmentPOD (POD signifie «Passive, Opportunistic, Defensive»).

De passage en Suisse, elle nous explique que sa société offre aux grands acteurs de la finance un conseiller-robot sur-mesure, capable de le distinguer des concurrents et d’entrer ainsi à l’ère numérique. La société offre des stratégies alternatives non-corrélées autant que des styles d’investissement traditionnels en profitant des nouvelles technologies. Loin des stratégies habituelles d’achat à long terme (acheter et conserver), InvestmentPOD évalue le risque à travers l'«ulcer index», une mesure statistique qui prend en compte l’écart du pic d’un cycle à son plus bas.

La fondatrice a déjà goûté aux deux mondes, celui de la Fintech, avec InvestmentPOD, celui de Goldman Sachs et celui des family offices. Le directeur des investissements, Peter Matthews, n’est pas un membre de la génération Y, ni même de la génération X. Depuis 1981, c’est un pionnier de la finance quantitative et des hedge funds global macro.

Les deux pistes de la disruption de la gestion


«La gestion d’actifs (asset management) est en phase de disruption», confirme James Cardew, directeur du marketing du groupe Schroders, lors d’une interview, à Londres. Grâce à une utilisation intelligente des données et de leur analyse, la gestion d’actifs est entrée dans son «moment Uber», a-t-il déclaré.

La disruption peut prendre deux pistes, «la construction de portefeuille et l’interaction avec les clients», à son avis. Dans l’immédiat, il s’agit «d’adapter les plateformes internet et de les rendre plus dynamiques pour améliorer l’expérience du client».

Le consommateur de produits financiers a changé. Il comprend mieux les marchés et les produits que ses prédécesseurs et il a des attentes différentes en termes de services et de communication.

La perception actuelle de la disruption dans la gestion fait croire en une domination par un ou deux nouveaux acteurs. «Mais le monde de la gestion est plus complexe et comprendra à la fois des éléments traditionnels et des innovations majeures», affirme James Cardew. «Il faut être réaliste. Le besoin de planification financière et fiscale ne disparaîtra pas. Le besoin de spécialistes non plus», estime-t-il. Parallèlement, le besoin de solutions numériques simples va continuer de croître, selon Schroders. L’avenir appartient à une complémentarité entre l’intermédiation et la désintermédiation, fait valoir James Cardew.

Schroders se révèle également convaincu du potentiel en termes de coûts offert, théoriquement, par la technologie de la blockchain dans la gestion d’actifs. Cette dernière est à un stade «pré-révolutionnaire, mais elle déploiera ses effets, même s’il faut attendre dix ans», déclare-t-il.

La qualité de l’expérience client


Les «robo advisors» sont très réticents à présenter le rendement de leurs portefeuilles, mais «les sondages sur l’expérience du client sont très satisfaisants», observe James Cardew. Avec la concurrence croissante entre les start-up de la Fintech, il ne fait guère de doute que des classements émergeront rapidement.

Les régions du monde les plus avancées en termes de savoir-faire dans ces nouvelles technologies dépendent du segment considéré, la construction du portefeuille, la mise en œuvre avec le back-office et l’expérience du client final. Dans la première partie de la chaine de valeur, l’expertise existe partout, tant en Europe qu’aux Etats-Unis. Les gérants d’actifs sont en train de refaire une partie de leur retard en termes d’expérience du client.

Toutes les grandes institutions financières regardent ces nouveaux domaines avec la plus grande attention et investissent, selon James Cardew. Les grandes banques suisses y investissent massivement. Swissquote est également un précurseur avec son offre de gestion de fortune électronique ePB depuis 2010. Elle est ouverte aux clients à partir de 20 000 francs. Le portefeuille comprend (4 monnaies sont proposées) une offre multi-asset et une large palette d’investissements à travers des ETF ou des titres individuels.

La solution pour les régulateurs


Les régulateurs font aujourd’hui face à un défi majeur. Les petits clients ont de moins accès à un conseil professionnel parce qu’il coûte cher aux banques. Les «robo advisors» peuvent être une partie de la solution, selon James Cardew.

La gestion sera-t-elle le prochain marché des Amazon, Facebook ou Google? Les volumes de données sont considérables, si bien qu’ils pourraient entrer sur le marché de la gestion. «Mais il existe sans doute de grandes opportunités aussi ailleurs», lance James Cardew. Les réglementations financières et fiscales locales constituent sans doute un frein à leur entrée dans la gestion.


«L’objectif consiste à donner du sens aux données disponibles pour permettre aux investisseurs de prendre de meilleures décisions», fait valoir Mark Ainsworth. Il ne suffit pas de considérer le nombre de Tweets pour savoir si un homme politique est populaire, sinon Ed Miliband (travailliste britannique) serait chancelier, explique-t-il.

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