Conjoncture

Peu à peu, l'économie américaine suscite le doute

En marge des craintes sur l’économie chinoise, la longévité de la reprise aux Etats-Unis est remise en cause. Tout comme la stratégie de la Réserve fédérale. La Chine et la force du dollar pourraient peser plus lourdement que prévu sur la première économie mondiale

La santé chinoise inquiète. Tout autant que la capacité des autorités à redresser la barre. Le marché boursier a encore plongé jeudi, avant que, comme lundi, les coupe-circuits n’écourtent la séance et ne renvoie les traders de Shanghai à la maison. Dans la foulée, les marchés européens puis américains ont connu leur troisième baisse en quatre séances.

Si cette déconvenue est avant tout liée à la bourse chinoise, un autre doute émerge peu à peu: la reprise américaine est-elle durable? La Fed pourra-t-elle vraiment tenir le rythme prévu de remontée des taux d’intérêt? Ces questions, il y a quelques semaines encore, n’en étaient pas. Aujourd’hui, elles deviennent des interrogations majeures.

De manière générale, les prévisions n’ont pas (encore) changé, à l’égard de la première économie mondiale. Même si certains ajustements ont déjà eu lieu concernant le dernier trimestre de 2015. Cette année, le PIB pourrait progresser de 2 à 2,8%, selon les différentes prévisions. Le chômage, lui, devrait rester confiné aux alentours de 5%, prévoit-on aussi. Néanmoins, plusieurs indicateurs (dans l’industrie et les services) confirment le ralentissement de l’activité.

Une hausse de taux «limite»

Mercredi soir, la publication des minutes de la réunion de la Réserve fédérale de décembre est venue alimenter le débat. Le rapport dévoile que si la décision de relever les taux a été prise à l’unanimité, certains membres du Comité la jugeaient «limite», notamment à cause des incertitudes concernant la remontée de l’inflation. Ou plutôt la vitesse de cette remontée. Le procès-verbal met en exergue la solidité de la consommation intérieure et des investissements. Mais il rappelle aussi la fragilité des exportations. En cause, l’appréciation du dollar – aujourd’hui encore plus fort face au yuan qu’au moment de la réunion - et le ralentissement dans les pays émergents. Pour les membres du Comité de la Fed aussi, la Chine inquiète quant à sa capacité à «s’adapter à des changements économiques structurels».

Lire aussi: Taux nuls: à qui a profité la politique de la Réserve fédérale américaine?

Le plus radical des pessimistes, c’est Marc Faber. D’après l’investisseur suisse, surnommé M. Catastrophe (Mr Doom), la Fed se fourvoie car les États-Unis sont déjà entrés en récession. Et Wall Street connaîtra une année de baisse, a-t-il expliqué à l’agence Bloomberg. Il n’est pas le seul à s’alarmer. Pour Larry Summers, l’ancien secrétaire au Trésor, ce sont les choix de la Fed eux-mêmes qui génèrent aujourd’hui de l’inquiétude.

La bourse, par défaut

Frédéric Potelle, responsable de la recherche chez Bordier & Cie, se montre plus réservé, même si «nous sommes très attentifs à l’évolution des marchés aux États-Unis». Selon lui, les attentes placées dans la bourse américaine et dans les bénéfices des entreprises qui la composent sont aujourd’hui trop élevées. De nombreux indices laissent à penser que le haut du cycle conjoncturel est déjà passé, énumère le stratège: les commandes industrielles ne progressent plus, les profits des entreprises ont stagné en 2015, tandis que le rythme de construction de nouveaux logements et les prix des maisons existantes ont retrouvé des niveaux normaux. Enfin, l’inflation des salaires confirme peu à peu son redémarrage.

Les investisseurs pèchent par excès de confiance? «Je pense qu’ils sont conscients de la situation, répond Frédéric Potelle. S’ils tardent à changer leur allocation d’actifs, c’est plutôt par manque d’alternatives. Près de 40% du marché de la dette souveraine mondiale affiche aujourd’hui des rendements négatifs».

La Fed est mal prise

Les prochaines statistiques américaines seront donc scrutées de très près. En cas de déception, la légitimité du projet de la Fed commencerait à être sérieusement remise en cause. Mercredi, son numéro deux, Stanley Fischer, a déclaré que trois à quatre hausses de taux pourraient avoir lieu cette année. Mais si la situation économique mondiale se dégrade, si le dollar devient trop fort trop vite, la banque centrale pourrait renoncer à ses plans.

Dans le débat qui agite les économistes, certains pensent qu’il n’est pas impossible que la Fed finisse même par remettre ses taux à zéro. D’autres estiment qu’elle a trop attendu pour agir et qu’elle est aujourd’hui bien mal prise.

Une première partie de la réponse à toutes ces questions sera donnée ce vendredi, avec la publication des chiffres de l’emploi américain. Pour certains experts, il est là, le vrai rendez-vous de ce début d’année. Mais de l’avis des analystes de Credit Suisse, les données les plus scrutées seront celles qui concernent l’inflation.

Tout le monde est néanmoins d’accord sur un point: la Fed ne peut pas être la seule banque centrale au monde à resserrer ses conditions de crédit sans provoquer d’énormes déséquilibres.

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