Un oeil sur la place financière

Le financement participatif, un modèle d’avenir

Le crowdfunding peut aussi être intéressant pour les banques privées. Et cela pour plusieurs raisons

Le financement de projets par une multitude d’investisseurs (crowdfunding) est en passe de devenir un élément important de notre économie. Concurrent des services bancaires traditionnels, il peut cependant aussi être intéressant pour les banques, notamment privées, qui peuvent entrevoir dans ce nouveau mode d’investissement une manière innovante de développer leur modèle d’affaires.

Contrairement à ce que l’on peut penser, le crowdfunding n’est pas né avec Internet. Au XVIIIe siècle déjà, certains auteurs, compositeurs ou artistes sollicitaient de nombreux investisseurs pour soutenir leur projet. Ce fut le cas, par exemple, d’Alexandre Pope qui réalisa en 1713 la traduction en anglais d’un poème grec, et de Wolfgang Amadeus Mozart qui offrit, en 1783, des manuscrits signés de sa main à ceux qui acceptaient de financer ses concertos joués dans une salle de concert viennoise. Mais le projet le plus ambitieux de l’époque fut lancé en 1885 par Joseph Pulitzer, éditeur de The New York World, qui leva des fonds auprès de 120 000 personnes du monde entier pour financer la construction du piédestal de la statue de la Liberté.

Naturellement, Internet et les réseaux sociaux ont révolutionné le crowdfunding en lui donnant une autre dimension. Venue des Etats-Unis, la finance participative comprend trois modèles désignés en anglais: crowdfunding, crowdlending et crowdinvesting. Le plus connu, le crowdfunding, permet à l’initiateur d’un projet de soumettre celui-ci à des donateurs qui reçoivent en contrepartie divers avantages ou cadeaux. Les plateformes les plus connues se nomment Kickstarter ou Indiegogo. La deuxième forme, le crowdlending, met les emprunteurs et les prêteurs en relation afin qu’ils négocient un prêt. Le seul intermédiaire est la plateforme Internet qui prélève une commission au passage. C’est le modèle qu’a développé Lending Club, devenu leader mondial.

Enfin, l’investissement en capital – crowdinvesting – permet aux investisseurs de financer une société et d’en devenir actionnaires. Le succès de ces différentes plateformes est intéressant à analyser. Un cabinet spécialisé dans ce domaine estime qu’elles auraient permis quelque 16 milliards de dollars de financement dans le monde en 2014. La Banque mondiale pense que ce chiffre devrait atteindre les 96 milliards à l’horizon 2025. Naturellement, ces chiffres ne représentent pour l’instant qu’une infime fraction des montants levés dans le monde par le financement traditionnel. Leur croissance est cependant impressionnante, ce qui permet de penser qu’il ne s’agit pas seulement d’un effet de mode.

En Europe, selon un rapport de la Commission européenne du 30 septembre 2015, le marché pèserait environ 2 milliards de dollars et compterait plus de 500 plateformes dont les plus connues se nomment KissKissBankBank ou Ulule. En Suisse, une trentaine de plateforme de financement existent depuis quelques années. Fondée en 2012, Wemakeit a déjà redistribué plus de 13 millions de francs à 1’500 projets. Investiere.ch a levé 14 millions de francs et aidé 36 sociétés, alors que Ibelieveinyou.ch, qui soutient des projets sportifs, a levé 2 millions en deux ans.

Auparavant, on finançait un projet, un cadeau ou une cause humanitaire. Désormais, le financement participatif investit tous les domaines de la science à l’art, en passant par l’architecture ou la restauration. Les succès sont nombreux si l’on en croit les statistiques émises par les plateformes de financement participatif, le taux de succès se montant entre 30 et 60% des projets retenus. Parmi les réussites, citons le projet Sea Orbiter de Jacques Rougerie qui a levé 344 000 euros en 2014, des projets de montres connectées ou le jeu vidéo Star Citizen dont le financement d’un montant de 74 millions de dollars a été obtenu par le biais de Kickstarter.

Le crowdfunding n’est souvent pas déterminant, mais il permet au créateur de présenter son idée en mode participatif et d’obtenir ainsi, en temps réel, via les réseaux, les commentaires de la communauté. Cela lui permet de prouver que son produit intéresse beaucoup de monde, étape essentielle dans un univers où la communication et le marketing prennent de plus en plus d’importance. Cette phase donne à l’entrepreneur l’occasion de dialoguer activement avec ses investisseurs et ses «early adopters» afin de compléter ou de corriger les défauts de jeunesse de son projet, tout en améliorant son potentiel.

Au niveau juridique, nous assisterons probablement à une vague de réglementation. Par le biais de leur autorité de surveillance, les Etats-Unis ont placé les plateformes de financement participatif sous surveillance alors qu’en Europe, la volonté est identique. Ces mesures toucheront naturellement la Suisse où l’autorité de surveillance des marchés financiers (FINMA) entend bien suivre celle-ci de près. Son projet de régulation touchera les banques de près ou de loin étant donné qu’une licence bancaire (on parle d’une «licence bancaire simplifiée») deviendra probablement obligatoire.

Quelle sera la place des banques au sein de ce nouveau paradigme? Alors qu’aux Etats-Unis et en France, de plus en plus de banques se lancent dans le crowdfunding, les initiatives sont plus timides en Suisse. Pourtant, il s’agit pour elles de soutenir l’innovation et de s’engager pour la communauté en créant de la valeur ajoutée. Le développement du crowdfunding est un signe que les clients attendent des modes de financement plus simples, plus transparents et plus traçables, qui prennent en compte l’impact du web 2.0 et des réseaux sociaux.

Du côté des banques privées, celles-ci ne sont pas spécifiquement actives dans ce secteur étant donné que ces activités possèdent plutôt les caractéristiques du retail banking. Toutefois l’institutionnalisation de ce mode de fonctionnement pourrait les encourager à améliorer leur offre de financement au travers des actifs qu’elles gèrent. Dans le prolongement de cette évolution, les clubs d’investisseurs déjà existants au sein de certaines banques pourraient être amenés à s’étoffer. Ceux-ci permettent aux membres d’une même communauté de se réunir avec l’objectif de financer des projets spécifiques.

En conclusion, la finance traditionnelle a tout intérêt à s’intéresser à ce nouveau phénomène. Certes, en se passant d’intermédiaires, le financement participatif court-circuite le système bancaire traditionnel et peut donc logiquement constituer une concurrence. Mais il peut également représenter une opportunité pour une place financière qui doit innover et se réinventer. A l’heure où l’on reproche aux banques une certaine rigidité et un manque de soutien aux entreprises, la finance participative permettra certainement à terme de faire évoluer ses modèles d’affaires en renouant avec la fonction première des banques qui est de financer l’activité économique et la création d’emplois. C’est également un outil efficace en termes d’image pour une place financière qui s’engage de manière responsable pour la communauté et qui crée de la valeur pour la société de demain.

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