interview

Klaus Schwab: «La quatrième révolution industrielle bouleverse notre société dans ses fondements»

Le fondateur du World Economic Forum met à jour les ressorts de la quatrième révolution industrielle. Et il prévient: la transformation de l’économie ne fera que s’accélérer

Du 20 au 23 janvier, Klaus Schwab présentera son 46e Forum de Davos. Le fondateur du World Economic Forum – 78 ans cette année – vient de publier un ouvrage intitulé La quatrième révolution industrielle, l’un des thèmes de cette édition.

Quel est votre scénario économique pour 2016?

Nous aurons une croissance modeste. Les prévisions de l’OCDE, du FMI et de la Banque mondiale sont unanimes autour de 3%, cela se compare avec une croissance mondiale de plus de 5% avant la crise de 2008. La différence entre 3 et 5% est considérable. Si cet écart se prolonge, cela signifie que le PIB mondial double seulement tous les 24 ans, contre tous les 14 à 15 ans auparavant. Cela aura des impacts significatifs en termes de créations d’emplois et de capacité à surmonter l’exclusion sociale.

Vous venez de rédiger un ouvrage sur la quatrième révolution industrielle, pourquoi?

Il faut rendre l’humanité attentive aux grands bouleversements que la quatrième révolution industrielle va provoquer. J’ai pris du temps ces derniers mois pour écrire un livre à ce sujet, très aidé par mes collaborateurs. Quand j’ai commencé au mois de juillet à rédiger, il n’y avait que des petits ruisseaux qui semblaient apparaître. Désormais c’est un tsunami. Digitalisation, impression 3D, Big Data, drones, etc. Tout cela va bouleverser notre société dans ses fondements.

Il y a beaucoup de débats sur la fin du travail avec la robotique et la disruption de certains secteurs, quel est votre avis à ce sujet?

Cette nouvelle révolution industrielle aura un impact énorme sur le marché du travail. Cela ne va pas tuer tout le travail mais certains jobs, notamment ceux qui sont dans le domaine de l’intermédiation. Par exemple, nous aurons beaucoup de pertes d’emplois dans le secteur administratif, les employés de bureau du secteur bancaire et de l’administration en général. Tous ces travaux intellectuels mais répétitifs peuvent être remplacés par la robotisation des processus de travail.


C’est inquiétant…

Je crois dans le principe de Schumpeter. Comme lors des trois premières révolutions industrielles, une grande partie des emplois qui sont détruits seront remplacés par de nouveaux. Exemple, les réparateurs de robots, ou les dispatchers de drones sont peut-être les emplois de demain. Nous ne pouvons pas encore tous les imaginer. Mais il y a une tendance générale. Lors de la première révolution industrielle, la main-d’œuvre était transférée de l’agriculture à l’industrie, ensuite de l’industrie aux services. Désormais, ce sera une concentration des emplois dans le domaine de la santé, de l’éducation et du social. Avec le vieillissement de la population et l’augmentation des cas sociaux – je pense aux réfugiés, par exemple –, des opportunités de travail vont se créer. J’ajoute à cela le secteur culturel: le nouveau paradigme verra augmenter la capacité d’innovation, de création et cela ne va pas se concentrer seulement sur le plan technologique.

Est-ce que vous imaginez un risque de guerre globale beaucoup plus élevé que ce que l’on a connu après 1945?

Je ne m’imagine pas une guerre mondiale, mais nous aurons toujours plus de conflits régionaux qui augmentent l’insécurité du monde en général. Cela va créer des flux de réfugiés. Les guerres ne sont jamais localisées très longtemps. Sans compter que ce que nous avons vu à Paris n’est pas un événement isolé. Le monde est devenu beaucoup plus vulnérable. A la différence, cette fois, que dans le passé il fallait de grandes armées pour faire des dégâts. Aujourd’hui, un seul individu peut causer d’énormes dommages et même rester anonyme. Prenez le cas des cyber-attaques susceptibles de bloquer toutes les infrastructures d’un pays. Ce risque terroriste impacte l’économie. L’activité a besoin d’un haut degré de sécurité et celle-ci a son prix. Ce prix va augmenter et il se reflétera dans les coûts.

Quels sont les principaux risques pour l’économie mondiale?

Nous allons publier un rapport à ce sujet. Moi, j’en imagine principalement trois: conflits régionaux, cyber-attaques de grande ampleur, et les chocs dans tout le système monétaire et fiscal car le monde est encore surendetté. J’estime la dette mondiale à 200 000 milliards de dollars. C’est bien sûr énorme, et il faudra trouver une solution.

Comment revenir à la normalité dans ce domaine, au moment où la Fed aux Etats-Unis commence à remonter ses taux?

Il faut revenir à la réalité: le capital a un prix. Si on injecte de la monnaie sans aucune limite dans l’économie au prix de zéro, nous dénaturons la structure même de l’économie. Il faut sortir de cette spirale en redonnant un prix au capital.

La Chine doit-elle se préparer à décliner?

Non, ce sera une grande puissance à long terme. Si vous prenez le PIB, en termes de pouvoir d’achat, c’est presque équivalent à celui des Etats-Unis. La Chine connaît des centaines de millions de personnes qui n’ont pas encore atteint un certain niveau de vie. Il y a donc une marge de progression. Mais la croissance va se réduire. La Chine a un PIB de 10 000 milliards de dollars. Pour avoir une croissance de 7%, cela correspond plus ou moins à la taille de l’économie suisse, la vingtième puissance économique dans le monde. Cela vous donne l’ampleur de la puissance chinoise.

L’Europe peut-elle combler son retard technologique?

L’Europe a des succès dans beaucoup de domaines. Elle est au niveau des Etats-Unis dans bien des secteurs. Mais l’important, c’est sa capacité à se renouveler. La concurrence dans la quatrième révolution industrielle va se faire sur la base de la créativité et de l’innovation, ce qui demande une grande capacité d’accès aux talents. Et là les Etats-Unis gardent un avantage indéniable, avec un pool de talents entrepreneuriaux beaucoup plus grand car un échec là-bas ne vous poursuit pas toute votre vie.

Crise des réfugiés, crise grecque: l’Europe vous a-t-elle déçu en 2015?

Naturellement, car je suis un de ces anciens Européens. Mon identité est d’abord européenne et, en second lieu seulement, nationale. C’était le cas pour toute ma génération après la guerre, car nous pensions que nous ne connaîtrions plus de conflits en Europe. Si je regarde la génération des politiciens actuels, leur priorité va plutôt à la dimension nationale. Vous ne pouvez donc plus faire de compromis qui sont d’abord dans l’intérêt de l’Europe mais pas nécessairement dans celui de votre pays. Cela explique le manque de solidarité en Europe.

Cela vous inquiète?

Cette situation m’attriste, elle témoigne d’un affaiblissement. L’intégration est absolument nécessaire car, avec ses 500 millions d’habitants et son poids économique, l’Europe peut jouer un rôle dans le monde. Mais si elle se disperse, voire se désintègre, le rôle de chaque pays, même celui de l’Allemagne, va se marginaliser dans un contexte mondial.

L’Europe perd-elle un certain leadership intellectuel en refusant d’analyser les thèmes du progrès et de l’innovation numérique?

C’est plutôt la population qui est en retrait. En Europe, nous nous sommes habitués à un niveau de vie, à un système de sécurité sociale – que je trouve juste – mais désormais, sur le plan technologique, par exemple, nous n’avons pas seulement la concurrence des Etats-Unis mais celle de la Chine et de l’Inde et, demain, de multiples autres pays. Les Européens doivent être beaucoup plus conscients que tout ce que nous avons aujourd’hui peut être rapidement perdu si nous n’évoluons pas assez vite. Changer veut dire embrasser le futur, embrasser le changement.

Il y a une déconnexion des ultra-riches avec le reste de la population, notamment sur la question de l’imposition. Nous avons encore vu cela avec les super-donations de personnalités qui choisissent de donner pour une cause plutôt que de faire confiance à l’Etat redistributeur. Est-ce un risque?

Connaissant ces gens, comme Mark Zuckerberg ou Bill Gates, je crois que leur motivation est différente. Les deux ont gagné beaucoup d’argent grâce à leur esprit entrepreneurial et ils ont maintenant le désir compréhensible de laisser un certain héritage sur le plan social. Ils donnent cet argent pour des buts louables. Bill Gates a certainement sauvé des millions de vies à travers son œuvre philanthropique. Ce n’est pas pour éviter l’impôt qu’il agit ainsi. Si le système le permet, ils utilisent cette possibilité. Mais je ne leur fais pas de reproches, au contraire, ils pourraient dépenser leur argent plus égoïstement.

Pour autant, la notion d’Etat n’est-elle pas mise en cause?

Oui, car dans la quatrième révolution industrielle vous avez besoin d’une coopération très étroite entre l’Etat, qui doit fixer les règles, et l’industrie, moteur du progrès. Or, nous sommes dans une situation où le progrès surpasse la capacité de l’Etat de créer les règlements nécessaires. C’est Uber et Airbnb. Ou l’autre exemple vient bien sûr de la voiture autonome, prête d’un point de vue technologique mais à laquelle les autorités refusent pour le moment le permis de circulation.

Comment voyez-vous la situation de la Suisse?

D’un côté, c’est un pays très innovant et compétitif, nous le voyons chaque année dans notre classement mondial. De l’autre, il y a le risque du confort: lorsque vous êtes dans une situation agréable, vous oubliez de vous inquiéter. Ne plus se faire de souci est dangereux. Le monde change tellement vite que plus personne n’a de situation garantie. Je crois qu’il faut être confiant, et en même temps s’inquiéter constamment. C’est la recette pour la Suisse.

Pour les banques, quel sera l’impact de la quatrième révolution industrielle?

Enorme. De l’ampleur de ce qu’ont connu les médias avec la digitalisation. La robotisation des processus dans les services financiers va faire disparaître quantité de jobs au sein même des établissements. Dans 10 ans, votre conseiller financier sera probablement un robot équipé d’une intelligence artificielle pour prendre les meilleures décisions.

La vie privée à l’ère du Big Data va elle aussi être redéfinie?

Oui, elle va devenir très transparente. Cela va nous forcer à nous comporter de manière beaucoup plus consciente et responsable.

Après des années de liberté totale, ce sera perçu comme une contrainte insupportable, non?

Je ne crois pas. Prenez par exemple le changement d’attitude que nous avons connu ces dernières années en relation avec le secret bancaire. Toutes ces autodéclarations en Allemagne, en Italie, etc., intervenues après la mise en place d’un système beaucoup plus transparent, cela a créé un comportement beaucoup plus responsable vis-à-vis de la société.

Le WEF est devenu une organisation internationale désormais, qu’est-ce que cela vous apporte?

Nous sommes la seule organisation qui fait la promotion de la coopération entre les secteurs public et privé. C’est très important car, lors de la prochaine réunion de Davos, nous mettrons ensemble 300 personnalités du monde politique avec 1500 chefs d’entreprise, la société civile, les représentants de la société civile, les meilleurs spécialistes et les représentants de la jeunesse.
Votre succession est-elle prête? Bien sûr. Ce nouveau statut est d’ailleurs une étape importante dans l’institutionnalisation du forum, qui devient indépendant à long terme de son fondateur. Nous avons aussi créé un système de gouvernance qui répond aux exigences d’une organisation internationale. En ce qui me concerne, la question de la succession n’est pas à l’ordre du jour.

Etes-vous fier de la reconnaissance qu’apporte le statut d’organisation internationale au WEF?

Oui. Nous sommes la seule organisation internationale – à l’exception de la Croix-Rouge – qui avait à son commencement un fondateur et non pas un mandat politique. Mais c’est surtout la confiance que nous avons créée autour de notre organisation qui est importante, le statut ne fait que refléter cela.

Les multinationales continuent d’avoir une très mauvaise image alors que vous, au WEF, vous avez travaillé pour rendre plus transparente l’organisation notamment grâce à l’utilisation des nouveaux médias pour faire baisser les tensions. Un conseil à leur donner?

Il ne faut pas généraliser. Je connais beaucoup de multinationales qui sont très estimées à travers le monde entier, je pense à Apple, Google, etc., par exemple. Il y a une prise de conscience croissante dans les entreprises qu’elles ne sont pas seulement responsables vis-à-vis des actionnaires – même si la pression de ces derniers est toujours plus grande – mais qu’elles doivent aussi prouver leur droit à exister vis-à-vis du public. A travers notamment une responsabilité sociale accrue. Prenez un Paul Polman et la manière dont il s’est engagé avec Unilever dans des objectifs de développement durable. Un exemple parmi tant d’autres.

Est-ce que vous avez un regret?

Je suis connu pour être un impatient, j’aurais bien aimé arriver à ce stade de développement du WEF il y a vingt ans déjà.

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