Matières premières

Le négoce agricole tremble face à l’initiative des Jeunes socialistes

Les Suisses votent le 28 février sur un texte interdisant la «spéculation sur les denrées alimentaires». Très présente dans l’Arc lémanique, l’industrie du trading de produits agricoles pourrait délocaliser en masse s’il est accepté

Sur les hauteurs de Pully (VD), au sous-sol d’un bâtiment cubique racheté il y a une dizaine d’années à Swisscom, des petites équipes goûtent des échantillons de café tout juste arrivés de Colombie ou d’Ethiopie. Bienvenue chez Ecom Agroindustrial, l’un de ces négociants en matières premières agricoles inconnus du grand public et installés en grand nombre dans l’arc lémanique.

A l’étage, des dizaines de traders s’activent à acheter et revendre des cargaisons de café, mais aussi de cacao, de coton ou de sucre. Pour se couvrir contre les variations de prix, ils recourent à des produits financiers sur les bourses de New York et de Chicago. Une manière de partager le risque entre les producteurs, les négociants et les financiers, expliquent-ils.

Les négociants inquiétés par l'initiative des Jeunes socialistes

Ramon Esteve, membre du conseil d’administration d’Ecom, représente la sixième génération de sa famille à être active dans le négoce de matières premières. Arrivé en Suisse à la fin des années 1960, cet espagnol d’origine ne quitterait pour rien au monde son pays d’adoption. Pourtant, il craint aujourd’hui pour l’avenir de sa profession. A l’instar de toute une industrie.

Lire l'interview de Ramon Esteve : «Sans les contrats à termes, les risques reposeraient en grande partie sur les paysans»

La cause de ses inquiétudes n’est pas à chercher du côté de la chute des prix des matières premières: elle n’affecte pas, ou peu, leurs résultats des négociants. Ce qui l’inquiète, c’est l’initiative des Jeunes socialistes «Pas de spéculation sur les denrées alimentaires» sur laquelle les Suisses voteront le 28 février. Dans un entretien au Temps, Ramon Esteve dénonce une «plaisanterie» de la part d’initiants qui, selon lui, n’ont rien compris au rôle de son industrie. Surtout, il craint que le caractère «émotionnel» de la votation ne leur soit favorable.

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Ce qui dérange particulièrement les négociants dans l’initiative, c’est l’interdiction d’investir dans des instruments financiers se rapportant à des matières premières agricoles ou de vendre des produits structurés correspondants. Des contrats à termes sans lesquels ils ne peuvent plus se couvrir contre l’évolution des prix: poursuivre leur activité impliquerait alors de prendre des risques démesurés, assurent-ils.

Des risques de délocalisation des sociétés de négoce

Un «oui» à l’initiative compromettrait non seulement les opérations financières liées aux produits agricoles, mais il s’apparenterait à un acte de défiance à l’égard de toute une industrie, estiment les opposants. Ce qu’ils craignent par-dessus tout, c’est un exode massif des sociétés de négoces en matières premières installées en Suisse, dont bon nombre entre Genève et Lausanne (voir carte).

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Le lobby des grandes entreprises, economiesuisse, considère le risque de délocalisations comme étant élevé en cas d’acceptation. «D’autant que pour des raisons fiscales, les négociants de matières premières ne pourraient pas séparer les contrats à terme des ventes physiques, précise l’organisation dans un dossier publié en décembre. Ils ne pourraient donc pas délocaliser des segments d’activité, mais c’est toute la société qui devrait quitter la Suisse.» De son côté le Conseil fédéral évoque des effets «néfastes pour l’économie suisse». Dans une prise de position publiée le 12 janvier, il est question de pertes d’emplois et de recettes fiscales mais également d’un risque de «compromettre la prospérité de la population».

Si pour l’heure personne ne semble véritablement croire aux chances de l’initiative – créditée de 48% de votes favorables dans un premier sondage – l’inquiétude augmente à mesure que l’échéance des urnes approche. Car le secteur pèse lourd dans l’économie romande, en particulier. Des centaines d’entreprises, surtout petites et moyennes, y ont pris leurs quartiers ces dernières décennies.

Il reste impossible de connaître avec précision le nombre d’emplois ou de sociétés que représente le négoce de produits agricole en Suisse. Le commerce de matières premières (qui inclut le pétrole, les métaux etc.) équivaut lui à 3,9% du PIB et à plus de 12 500 emplois, assure la Swiss Trading and Shipping Association (STSA). Rien qu’à Genève, la branche représenterait au moins 400 sociétés et plus de 8000 emplois. Soit 22% du PIB du canton, souligne la Fondation Genève Place Financière. Genève se place au premier rang mondial pour les transactions de céréales et d’huiles végétales, au premier rang européen pour les transactions de sucre et de coton.

Un impact sur tous les acteurs liés au secteur des denrées alimentaires

Malgré la campagne de votation en cours, trouver des interlocuteurs issus de l’industrie et disposés à s’exprimer demeure très difficile. Que ce soit du côté des petits acteurs ou des quatre grands céréaliers – le groupe ABCD, comme on les appelle, qui comprend ADM (Rolle), Bunge, Cargill et Louis Dreyfus (tous à Genève). Certains, à l’instar de Cargill, Ifaco ou Walter Matter, n’ont pas répondu à nos messages. D’autres, comme Webcor ou Sucafina, ont évoqué un emploi du temps trop chargé. Bunge nous a renvoyé à son porte-parole basé aux Etats-Unis, tandis que Scapino a souhaité savoir si le texte de l’initiative était disponible en anglais. Sans plus jamais nous répondre.

La grande majorité des acteurs, Louis Dreyfus et ADM en tête, renvoient à leur association faîtière, la STSA. Questionné sur le danger que représente l’initiative, son secrétaire général Stéphane Graber parle d’un texte dont «la mise en œuvre prendrait énormément de temps et créerait une incertitude juridique, en raison des contradictions et ambiguïtés qu’il comporte. Une charge bureaucratique démesurée serait introduite.»

Stéphane Graber rappelle que cette initiative, si elle devait passer, aurait un impact sur tous les acteurs ayant de près ou de loin un lien avec la production et le commerce de denrées alimentaires. Des sociétés actives dans le transport, la logistique, la certification. Mais aussi des banques qui participent au financement du négoce international.

Directeur de la Fondation Genève Place Financière, Edouard Cuendet reçoit de nombreuses doléances de la part d’établissements financiers inquiets de l’issue de la votation. «Nous sommes extrêmement préoccupés, explique-t-il. Le lancement de l’initiative représentait déjà en soi un signal désastreux envoyé à l’industrie. Son acceptation serait tout simplement catastrophique.»

Outre le message négatif qui serait ainsi envoyé à toute une industrie, Edouard Cuendet s’inquiète aussi du contexte général d’insécurité juridique qui prévaut aujourd’hui en Suisse et à Genève. «Il est temps, conclut-il, de prendre nos responsabilités et de se rendre compte que l’on est en train de mettre en péril un centre de compétences unique au monde, pourvoyeur d’emplois et de recettes fiscales.»

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