Place financière

Rachats, fermetures et dépeçages malmènent la gestion de fortune

En Suisse, une douzaine de petites banques privées sont menacées de mort imminente. Et la vague de restructurations dans le secteur devrait s’accélérer d’ici à 2018. Enquête sur le dégonflement de la place financière

La somptueuse maison de maître de l’avenue d’Ouchy 10, à Lausanne, est le vestige d’une splendeur passée. Les feuilles mortes s’accumulent dans la cour et le parking. L’escalier hélicoïdal et les salles aux boiseries cirées où l’on accueillait les clients sont vides. L’interphone crachote des bruits indistincts. Il porte encore le logo de l’ancien propriétaire, la banque KBL, qui a fermé son antenne lausannoise cet automne.

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Pour Robert-Philippe Bloch, président de l’Association vaudoise des banques, ce spectacle est désolant. En trois ans, Lausanne a vu disparaître KBL, Espirito Santo, LGT et Pasche. «Le nombre de banques diminue de plus en plus, constate Robert-Philippe Bloch. La Suisse va revivre ce qu’on a vécu en 1993, quand 25% des banques commerciales avaient disparu à cause de la crise des crédits immobiliers. Aujourd’hui, ça touche la gestion de fortune. C’est une cure d’amaigrissement que nous allons vivre et que nous vivons.»

Conséquence de la fin du secret bancaire, le dégonflement de la banque privée suisse est longtemps resté un processus discret. Mais il se voit de plus en plus – et se verra encore davantage à l’avenir, car il ne fait que commencer.

Selon l’étude de référence de l’Université de Zürich, Private Banking Study 2015, publiée cet automne, «jusqu’à deux douzaines de banques sont menacées, la moitié d’entre elles sévèrement». La faute à un rapport coûts-bénéfices dangereusement élevé, parfois supérieur à 100%, seuil au-delà duquel les banques consument leurs réserves.

Portrait-robot des banques menacées

Pascal Tischhauser, partenaire de The Corporate Finance Group, à Genève, confirme ce diagnostic. «Un grand nombre d’établissements ne remplissent tout simplement pas les critères pour survivre dans le monde actuel, souligne-t-il. Prédire la disparition d’un quart des banques actives dans la gestion de fortune d’ici à 2020 n’est pas exagéré.»

Rien qu’à Genève, une dizaine de petits établissements lutteraient pour leur survie. La Fnima, le régulateur des marchés financiers suisses, est en discussion avec plusieurs banques qui perdent de l’argent ou n’ont pas de perspectives d’avenir claires.

Il existe un portrait-robot des établissements menacés. Ils sont petits et n’ont que quelques millions de réserves disponibles. Hottinger, une banque bicentenaire mise en faillite par la Finma en octobre, ne disposait plus que de 7,5 millions de francs, selon des initiés, et perdait 500 000 francs par mois.

«C’était un métier à haut rendement et à bas risques, c’est devenu un métier à bas rendement et à hauts risques»

L’informatique de ces petites banques est souvent obsolète, et leurs clients ne sont pas tous fiscalement conformes. Ce segment est menacé d’une «saignée lente et régulière», selon le professeur Urs Birchler de l’Université de Zürich. Avec la fin du secret bancaire, les marges ont chuté et les coûts liés à la régulation ont explosé. «C’était un métier à haut rendement et à bas risques, c’est devenu un métier à bas rendement et à hauts risques», résume l’avocat et professeur de droit genevois Carlo Lombardini.

La brutalité des «asset deals»

Ces derniers mois, plusieurs établissements étrangers ont fermé. Et les rachats s’accompagnent le plus souvent du démantèlement des banques concernées: on garde la clientèle et certains gérants, on liquide le reste. Cette forme de reprise brutale est baptisée «asset deal», par opposition au «share deal» où la banque entière et ses actions sont rachetées. Elle permet de se débarrasser des risques liés aux clients indésirables.

La vague de restructurations devrait s’accélérer en 2018, prédit un banquier genevois, lorsque l’échange automatique d’informations forcera les derniers clients non déclarés à quitter la Suisse ou à se régulariser.

Aujourd’hui, les prix des petites banques privées sont si bas qu’ils découragent de vendre. Au temps du secret bancaire, une banque pouvait valoir 4 ou 5% de ses actifs sous gestion. Désormais, c’est au mieux 1% – et encore, les acheteurs comme UBP imposent un rabais pour tenir compte des coûts de vérification de la clientèle.

Du coup, il vaut mieux conserver sa clientèle existante, en prélevant des marges de 1% par an jusqu’au clap de fin de 2018, que de vendre maintenant, explique le banquier précité, qui a lui-même racheté un autre établissement en 2014.

«Les transactions qui se font aujourd’hui, ajoute-t-il, ce sont les groupes étrangers qui partent, ou les banques qui ont de gros problèmes financiers.»

La question: jusqu’à quand existerez-vous?

Qui va survivre? Deux stratégies s’affrontent. Certaines gobent d’autres banques pour grossir, comme UBP qui a racheté quatre rivales genevoises en quatre ans. D’autres préfèrent se spécialiser, quitte à devenir encore plus petites. La zurichoise Falcon a outsourcé son informatique à Hongkong et se concentre sur la Suisse, la Russie, l’Europe de l’Est et le Moyen-Orient. A Bâle, Baumann & Cie ne vise plus que les marchés suisses, allemand et britannique.

Cette petite banque doit faire face à une question récurrente de clients: «Jusqu’à quand existerez-vous?» Longtemps, espère son associé Matthias C. E. Preiswerk. Avec un ratio coûts/revenus de 50 à 60%, Baumann & Cie est très profitable. Et, selon lui, la standardisation des grandes banques promet un bel avenir à ceux qui investiront la «niche» du conseil individualisé et personnalisé.

Collaboration: Sven Millischer et Laura Frommberg, Handelszeitung

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