Agrochimie 

Pourquoi Syngenta a choisi de se vendre aux Chinois

Les rumeurs se faisaient insistantes. ChemChina achète Syngenta qui disparaîtra de la bourse suisse

L’entrée est impressionnante. Introduite par le patron ad interim de Syngenta, une imposante délégation chinoise, dont ne sait pas trop si elle est composée de journalistes ou de conseillers politiques ou économiques, apparaît en salle de presse au siège bâlois de la multinationale, alignée derrière Ren Jianxin, président du conseil d’administration de ChemChina.

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Cravate bleue et sourire énigmatique aux lèvres, fortement applaudi par sa délégation durant la conférence de presse, l’homme qui a décidé de payer 43 milliards de dollars pour acquérir Syngenta tente immédiatement d’amadouer, en mandarin, les journalistes. «Je suis certain que vous allez nous aider à faire progresser Syngenta. La Suisse est le symbole de la paix et de la qualité du travail». Le même genre de compliments est adressé aux autorités suisses. «Je suis persuadé que le gouvernement suisse continuera à soutenir Syngenta. Nous avons de bonnes relations avec tous les gouvernements locaux, car on crée des emplois et on paie des impôts».

Interrogé à Berne sur l’acquisition du groupe agrochimique bâlois par une entreprise proche de l’Etat chinois, Johann Schneider-Ammann, président de la Confédération, se montre moins enthousiaste. «Le Conseil fédéral n’a en principe pas à commenter une telle opération. La direction à Bâle m’a cependant assuré que l’entreprise continuerait à être exploitée comme aujourd’hui».

Syngenta emploie 28 000 personnes dans le monde, dont plus de 3000 en Suisse. Le groupe dispose d’importants sites de production, notamment à Monthey, et conduit une grande partie de sa recherche et développement dans la région bâloise.

«Syngenta restera Syngenta»

Interrogé par le Temps, Michel Demaré, président du conseil d’administration de Syngenta, qui se retrouvera vice-président à la tête d’un petit groupe de 4 anciens administrateurs en compagnie de 6 administrateurs qui seront désignés par ChemChina, se veut rassurant.

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«Syngenta restera Syngenta. C’est la meilleure solution pour tout le monde. Il faut souligner la preuve de confiance de ChemChina qui cède 40% de son pouvoir alors qu’il acquiert 100% de la société. Une gouvernance particulière a été décidée. Elle préservera la stratégie suivie par Syngenta».

Ainsi, explique Michel Demaré, il suffit que trois des quatre administrateurs contrôlés par Syngenta refusent une décision majeure, pour que celle-ci soit inapplicable. Cela concerne notamment le siège de la société, maintenu à Bâle, la réduction significative du budget de recherche et développement et les transferts d’actifs.

Cette forme d’étatisation de l’entreprise ne risque-t-elle pas de conduire à une perte de compétitivité? «On ne peut pas parler d’étatisation car ChemChina est une société internationale qui a prouvé, avec ses autres acquisitions à l’étranger qu’elle laisse une grande liberté de manœuvre aux entreprises achetées» indique Michel Demaré, en rappelant que Ren Jianxin s’est vu attribuer la Légion d’honneur en France pour avoir fait croître et prospérer Adisseo, une société active dans l’alimentation animale.

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Ren Jianxin déclare que Syngenta contribuera «à nourrir la Chine». Il souligne qu’il a vécu durant son enfance et son adolescence en milieu rural. «On a besoin de solutions pour améliorer les récoltes. Il s’agit d’apporter davantage de technologie et de changer les mentalités», explique-t-il en signalant que le gouvernement chinois n’est pas fondamentalement opposé aux OGM.

«L’impact de cette décision sur l’emploi ne sera pas négatif, affirme Michel Demaré. La croissance espérée en Chine augmentera les possibilités d’emploi en Suisse, même si nous n’abandonnons pas le programme de réduction des coûts à hauteur d’un milliard de dollars jusqu’en 2018». N’importe qui, mais pas Monsanto. C’est un peu l’impression dominante sur les raisons de cet accord. Michel Demaré a une dent contre son concurrent américain dont il a jugé l’offre pas du tout fair play. «Syngenta a injustement été accusé de sous-performance. Monsanto a développé une campagne de pillard et rendu nerveux l’ensemble du secteur agrochimique».


 Un beau gâchis

Malgré les propos rassurants des dirigeants de Syngenta, il est difficile de se réjouir de l’achat du groupe bâlois par ChemChina. Les actionnaires anglo-saxons qui ont déstabilisé Syngenta au printemps dernier pour obtenir une forte plus value en cas de fusion avec le concurrent historique Monsanto sont contents. Ils perdent leur qualité d’actionnaires puisque Syngenta disparaîtra de la bourse suisse, mais ils touchent le jack-pot. L’argent n’a pas d’odeur. Peu leur importe qu’une grande partie des milliards promis par ChemChina proviendra de fonds d’investissements gouvernementaux chinois.

L’impatience d’un groupe d’actionnaires, en mal de rendement rapide malgré la conjoncture défavorable des taux de change et des matières premières, aura eu raison d’un fleuron de l’agrochimie suisse. Que valent les garanties de stabilité données aujourd’hui à Syngenta? Dans quelques années elles ne pèseront pas lourd face aux ambitions agricoles locales chinoises. L’agrochimie n’a rien à voir avec la fabrication de pneus ou l’industrie des machines, domaines où ChemChina a investi à l’étranger. La liberté laissée, dans ces cas, aux sociétés achetées n’assure pas un comportement identique dans un domaine stratégique chinois. Le risque de déplacement d’actifs suisses est majeur.

Monsanto, avec son offre obéissant à des motifs fiscaux, a joué avec le feu et déstabilisé le secteur. Syngenta, malgré un récent passage à vide, a fourni une croissance annuelle moyenne de 17%. Le groupe bâlois en est bien mal récompensé.

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