Innovation

«Periscope, c’est la vérité du moment filmé»

Co-fondateur et directeur général de l’application Periscope, Kayvon Beykpour s’est confié sur l’avenir d’un nouveau marché très prisé: le «livestreaming», la  captation et diffusion de contenu vidéo en direct

En moins d’un an Periscope a séduit plus de dix millions d’utilisateurs et engrangé plus de 100 millions de retransmissions en direct. Le succès de la start-up éponyme de San Francisco est phénoménal. Rachetée par Twitter le premier mois de son lancement en mars 2015, l’application pionnière de live streaming est devenue le porte drapeau d’un marché encore naissant mais promis à l’explosion: la captation et diffusion de contenu vidéo en direct. Avec son Live Video lancé le 28 janvier, Facebook y a fait une entrée fracassante. Pour le co-fondateur de Periscope, Kayvon Beykpour, cette concurrence le conforte dans ses certitudes. Lesquelles? Le directeur général de Periscope a pris le temps de les expliquer.

Le Temps: Vous avez déclaré en août 2015 que l’idée de Periscope vous est venue quand que vous étiez à Istanbul pendant les manifestations de la place Taksim. Entre cette genèse et ce qu’est devenue Periscope, quelle a été l’évolution?

Kayvan Beykpour: D’un point de vue philosophique, l’idée reste la même: on veut que tout le monde puisse voir le monde en temps réel et interagir avec lui. Par exemple, je suis bloqué à San Francisco mais souhaite quand même visiter Paris. Ce qui a changé n’est donc pas le concept mais le fait qu’aujourd’hui, les gens utilisent vraiment cet outil alors qu’il y a un an, c’était juste une niche d’utilisateurs qui essayaient de faire fonctionner l’application dans leur coin. Aujourd’hui, vous pouvez ouvrir l’application et avoir accès à des milliers de retransmission en direct partout dans le monde, à toute heure de la journée. Ce qui a vraiment changé, c’est ça et c’est très enthousiasmant.

- Êtes-vous surpris du succès ou aviez-vous anticipé qu’il viendrait aussi vite, en moins de 12 mois?

- Nous n’avions aucune idée de l’ampleur que ça allait prendre et encore moins de sa vitesse. On l’espérait mais on en était pas du tout sûr, même encore quelques minutes avant de lancer l’application. Je m’en souviens, c’était un peu avant minuit en mars de l’année dernière. On a poussé sur le bouton et vingt minutes plus tard, on avait nos premiers téléchargements depuis l’Europe. Les gens venaient de se réveiller. Je me souviens de la première retransmission : une femme à Berlin qui allait faire son jogging. Et puis il y a en eu dix, vingt, cinquante autres qui ont suivi dans la foulée, on se disait que les gens trouvaient notre application et s’y intéressaient. A partir de là tout s’est emballé car nous sommes arrivés au bon endroit au bon moment. Nous n’aurions pas pu le faire il y a dix ans.

- Contrairement à tous les grands réseaux sociaux, que ce soit Facebook, Instagram ou Snapchat, Periscope ne permet pas de filtrer le contenu produit par l’utilisateur. Est-ce cette authenticité explique aussi la popularité de Periscope?

- Oui, tout à fait. Le fait de produire un contenu en direct sans filet nous distingue vraiment des autres réseaux sociaux. Il n’y a pas de filtre, pas de montage possible, c’est simplement la vérité du moment filmé. Il y a quelque chose de fort dans le direct, surtout dans des moments civiques importants, dans une actu chaude ou un événement sportif. L’utilisateur sait que ce qu’il voit a lieu à ce moment précis, que cela n’a pas été monté ni bidouillé. Periscope est un outil puissant que le monde mérite. Je n’ai rien contre le montage, qui est fantastique dans son utilisation mais notre valeur, c’est la vérité. Vous savez, les gens veulent la vérité et l’empathie depuis très longtemps, et ils le trouvent chez nous mais pas seulement. Montrer une certaine illusion sur les réseaux sociaux, c’est aussi quelque chose que les gens veulent. Ce n’est pas noir ou blanc. Mais c’est clair que maintenant il y a ce nouvel outil, Periscope, qui est arrivé en plein sursaut culturel contre les fausses représentations de notre vie virtuelle.

- Justement en parlant d’expérience active, quels seront les bénéfices pour Periscope de la nouvelle comptabilité de l’application avec les caméras GoPro?

- Cette intégration peut ajouter une valeur énorme pour nos utilisateurs. Les diffuseurs eux vont pouvoir être plus créatifs, que ce soit les aventuriers, les athlètes, les voyageurs. Ils doivent en général enregistrer des heures et des heures de vidéos puis rentrer chez eux et tout éditer. Avec Periscope, on leur évite tout ça. GoPro ajoute aussi de la valeur à l’expérience spectateur. Si vous aller skier à Aspen au Colorado et que tu vous demandez comment sont les conditions en ce moment, vous pouvez voir en temps réel quelqu’un descendant une piste sans utiliser son téléphone. Cela rend l’expérience plus immersive.

- Après GoPro, les drones sont-ils les suivants sur la liste?

- Je ne peux pas encore vous dire ce qui est sur cette liste (rires). On explore différentes option, mais notre priorité reste de construire une plate-forme que les gens aiment. En tout cas nous avons d’énormes possibilités d’évolution pour améliorer l’expérience de nos utilisateurs. GoPro est la première étape naturelle de cette évolution. Nous observons constamment ce qui se passe avec les nouvelles technologies, parfois il y a des concepts très intéressants mais la technologie ne suit pas et ne nous permet pas d’en faire quelque chose de bien. Il faut qu’on trouve le bon équilibre entre idées et technologie.

- Considérez-vous Facebook Live Video comme un concurrent inquiétant?

- La vidéo plait aux gens donc la concurrence est partout, que ce soit chez les grosses entreprises comme Facebook ou des petites start-up dont on n’a pas encore entendu parler. Pourquoi? On n’est pas inquiet mais on est conscient que de plus en plus de gens vont vouloir une part de ce marché. On ne se concentre pas trop sur ces concurrents mais sur ce que nous voulons faire. On a seulement gratté la surface de Periscope, il y a encore tellement de possibilités devant nous.

- Avez-vous d’ailleurs déjà été approché par une chaîne de télévision classique pour un partenariat?

- Nous travaillons déjà d’une manière ou d’une autre avec presque toutes les médias TV. Al Jazeera en Egypte utilise par exemple Periscope presque tous les jours à travers leurs correspondants dans le monde entier On n’utilise pas ce partenariat de manière lucrative, on met juste à leur disposition une nouvelle plate-forme, comme le fait également Twitter. Periscope est déjà aujourd’hui, un acteur important de la retransmission des coulisses des évènements sportifs. L’application permet de voir l’envers du décor et élargit l’expérience. Nous faisons déjà partie du paysage média et nous en sommes très fiers.

- Periscope va-t-il développer journalisme citoyen façonné par Twitter?

- Twitter a toujours été le meilleur outil pour le journalisme citoyen: c’est un micro accessible à tout un chacun pour s’exprimer avec le monde qui l’entoure. Periscope apporte la même chose dans un format différent. Il n’y a pas de format vidéo plus pur et plus immédiat que les nôtres, on l’a encore vu lors des attentats de Paris. L’une des premières images que les gens ont pu voir était sur Periscope, juste en dehors de la salle de concert. Quelque 200 000 personnes la regardaient et même NBC News l’a diffusée à la télé. Il n’y avait pas de caméra ou d’équipes de télé, juste des gens qui étaient sur place et le partageaient. C’est un des outils les plus puissants pour le journalisme citoyen car tout le monde possède sa propre chaîne de diffusion.

- Comment voyez-vous l’évolution de votre modèle économique?

- Pour le moment, notre seule priorité est de construire un outil que les gens aiment, ce qui nous donne énormément de flexibilité. On ne doit pas se soucier de la monétisation. Si on arrive à plaire aux médias, aux personnes privées, aux ONG, aux marques… alors on sera dans une meilleure position pour proposer un produit qu’on pourra transformer en entreprise durable et profitable.

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