Economie

Dans la Silicon Valley, les craintes d'une nouvelle bulle Internet resurgissent

Les sommes investies dans les start-up américaines commencent à ralentir. Et les fermetures et plans sociaux sont de plus en plus fréquents

Plus les mois passent et plus les craintes d’une nouvelle bulle, sur le point d’éclater, se renforcent dans la Silicon Valley. Les plus pessimistes prophétisent même une année catastrophique pour les start-up américaines, contraintes de fermer leurs portes ou de se vendre aux plus offrants. «Nous allons assister à la mort de nombreuses licornes», ces sociétés non cotées valorisées un milliard de dollars ou plus, s’alarmait fin janvier Marc Benioff, le fondateur et patron de Salesforce, lors du Forum économique de Davos.

Tous les éléments semblent en effet réunis. D’abord, des mois d’euphorie. L’an passé, les fonds de capital-risque américains ont investi 72,4 milliards de dollars dans les entreprises technologiques, selon les estimations du cabinet CB Insights. Il faut remonter à l’an 2000 pour trouver trace d’un tel niveau d’activité. Ce chiffre ne prend par ailleurs pas en compte les investissements réalisés par les fonds de gestion, les fonds souverains et les entreprises étrangères, notamment chinoises. Or, ces acteurs, quasiment absents en 2000, n’ont jamais été aussi actifs.

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Explosion des valorisations

Dans le même temps, les valorisations ont explosé: 62,5 milliards de dollars pour Uber, 25,5 milliards pour Airbnb, 20 milliards pour Palantir, 16 milliards pour Snapchat… Le nombre de licornes s’est aussi envolé. L’agence Dow Jones en recense 89 aux Etats-Unis. C’est trois fois plus qu’il y a deux ans. Parmi elles, huit sociétés sont valorisées à 10 milliards de dollars ou plus, contre une seule en janvier 2014.

Deuxième élément: des signes annonciateurs d’une surchauffe. Au quatrième trimestre 2015, les jeunes pousses technologiques américaines n’ont récolté «que» 13,8 milliards de dollars, selon CB Insights. C’est six milliards de moins qu’au cours des trois mois précédents. Seulement 18 entreprises ont mené un tour de table d’au moins 100 millions de dollars, contre 39 au troisième trimestre. Au total, le nombre d’opérations a aussi fortement chuté, au plus bas depuis quatre ans.

Chute des introductions en bourse

Dans le même temps, les possibilités d’«exit» se font plus rares. Le nombre d’introductions en Bourse high-tech est tombé l’an passé à son plus bas niveau depuis 2009. Car, à quelques exceptions près, les valeurs technologiques sont en grandes difficultés à Wall Street. Par ailleurs, les géants de la Silicon Valley, comme Google et Yahoo, ont ralenti le rythme sur le front des acquisitions, souvent considérées comme une sortie honorable pour une société en position d’impasse.

Ces valorisations ne valent que sur le papier. A un moment, toutes ces entreprises vont devoir rendre des comptes.

Pour une partie des start-up de la Silicon Valley, il devient de plus en plus difficile de justifier leur valorisation, initialement portée par la crainte généralisée des investisseurs de rater le prochain Facebook ou Uber. Ces sociétés sont généralement largement déficitaires. Et elles affichent parfois des retards conséquents sur la feuille de route présentée aux investisseurs. «Ces valorisations ne valent que sur le papier, s’alarme Bill Gurley, investisseur vedette au sein du fonds Benchmark Capital. A un moment, toutes ces entreprises vont devoir rendre des comptes».

«Nous sommes dans une bulle»

«Nous sommes clairement dans une bulle, renchérit Mark Suster, d’Upfront Ventures. Les arguments contraires – «cette fois les start-up disposent de vraies recettes «- sonnent creux.» Ces derniers mois, de nombreuses start-up ont déjà déposé le bilan, faute d’avoir trouvé de nouveaux financements. La fermeture la plus symbolique est celle d’Homejoy, un service de ménage à domicile qui avait pourtant levé plus de 40 millions de dollars. Celui-ci surfait sur la vague de l’économie à la demande, popularisée par Uber et que nombre d’entreprises essaient de dupliquer dans d’autres domaines d’activité. Autres disparues: l’application anonyme Secret et la librairie en ligne Oyster.

A court de liquidités pour assurer leurs opérations courantes ou financer leur développement, d’autres sociétés ont dû accepter de revoir leur valorisation à la baisse. Cela concerne plus de 10% des entreprises levant de l’argent pour la cinquième fois ou plus, d’après une étude du cabinet juridique Fenwick & West. C’est le cas de Foursquare. Lors de son dernier tour de table, bouclé mi-janvier, le service de recommandations a coupé sa valorisation en deux. Le e-commerçant Jet et la plate-forme de livraison DoorDash ont pour leur part dû abaisser leurs ambitions initiales.

Adaptation forcée

Dans ce contexte, les entreprises sont obligées de s’adapter. Cela passe notamment par une réduction de leur train de vie: salaires, recrutement, bureaux à l’étranger… «Les start-up qui brûlent beaucoup de cash ne survivront pas», estime Marc Andreessen, co-fondateur du prestigieux fonds Andreessen Horowitz. Ces derniers mois, les plans sociaux se sont aussi multipliés. L’application de prise de notes Evernote et le fabricant de bracelets connectés Jawbone ont récemment licencié plus de 10% de leurs effectifs.

D’autres sociétés ont été contraintes de se vendre au rabais. Début janvier, le site de commerce en ligne Gilt a été racheté pour 250 millions de dollars, quatre fois moins que sa précédente valorisation d’un milliard de dollars. En début d’année, Fab, autre licorne du commerce en ligne, avait été vendu pour… 15 millions! Ces exemples pourraient bien ne pas rester isolés. CB Insight prédit ainsi un rebond des acquisitions. «Et certaines sociétés pourraient être forcées à entrer en Bourse car la fenêtre du financement privé pourrait se refermer», prédit Anand Sanwal, directeur du cabinet. Des opérations qui s’effectueraient alors à prix cassé, comme dans le cas de Square fin 2015.

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