Justice

Les banques suisses épinglées dans le détournement de quatre milliards de dollars en Malaisie

Le Parquet fédéral a formulé vendredi une demande d'entraide à Kuala Lumpur. La justice helvétique vise notamment des investissements effectués en relation avec la société genevoise PetroSaudi, dans ce qui est considéré comme le plus gros scandale de corruption d'Asie du Sud-Est

Des banques suisses sont effectivement impliquées dans le vol de fonds publics malaisiens, dont une partie aurait atterri sur les comptes du premier ministre du pays Najib Razak. Et Genève est bel et bien le point de départ du scandale qui secoue le pouvoir de Kuala Lumpur depuis à peu près un an. Voilà, en substances, les précisions apportées ce vendredi soir, via communiqué, par le Ministère public de la Confédération (MPC), dans ce qui est considéré comme le plus gros scandale de corruption de l’Asie du Sud-Est.

Selon le parquet fédéral, l’argent manquant dans les caisses publiques malaisiennes, et qui doit faire l'objet d'investigations plus approfondies, s’élèverait à environ quatre milliards de dollars. Une petite partie de cette somme dort toujours dans des coffres helvétiques – des noms comme BSI, RBS Coutts, Credit Suisse, JPMorgan, Falcon Private Bank, Banque privée Edmond de Rothschild, etc., ont été évoqués par le passé –, affirment les enquêteurs. À présent, la très discrète société genevoise PetroSaudi, un groupe pétrolier cofondé en 2005 par le Saoudien Tarek Obaid et détenu par le prince Turki Bin Abdullah, est directement citée - sans toutefois faire l'objet d'une procédure pénale - par le procureur général de la Confédération dans son communiqué.

Lire aussi: «Comment un Genevois a monnayé les données volées à Petrosaudi»

A l’origine de l’affaire: le Genevois Xavier Justo, un ex-dirigeant de PetroSaudi. Ce dernier est actuellement en prison à Bangkok où il purge une peine de trois ans de prison - il n'a pas fait appel à sa condamnation, par peur de se retrouver en liberté et ainsi risquer des représailles des services secrets malaisiens - pour avoir subtilisé 9 gigabits d’informations confidentielles, soit quelque 3 millions de courriels, à son ancien employeur. Les données avaient été livrées notamment à la journaliste britannique, Clare Rewcastle Brown, par ailleurs belle soeur de l’ancien premier ministre britannique Gordon Brown.

La Suisse donne l’exemple

Suite aux révélations issues de ces fichiers volés, faisant état de sommes colossales supposées avoir fini dans les poches de Najib Razak, plusieurs enquêtes ont été ouvertes à travers la planète. Le MPC a pour sa part lancé une procédure pénale l’été dernier. Il demande à présent aux autorités de Kuala Lumpur l’assistance mutuelle, afin de faire avancer ses investigations. La Suisse est la première juridiction de la planète à franchir ce pas, sachant qu’une coopération entre les deux pays avait déjà été discutée en septembre dernier à Zürich.

Contactée vendredi soir, Clare Rewcastle Brown, la blogueuse à la base des révélations, s’est dite «fière des autorités suisses». «Cette démarche helvétique constitue un moment décisif», précise-t-elle.

Les investigations du Parquet fédéral visent plus précisément d’anciens responsables du fonds souverain malaisien 1MDB, ainsi que d’autres personnes inconnues. Les faits reprochés: corruption d’agent public étranger, faute dans la fonction publique, blanchiment d’argent et la mauvaise gestion criminelle. «L’enquête criminelle a révélé de sérieux indices de détournement d’argent destiné à des investissements dans des projets de développement économique et social en Malaisie, détaille le MPC. Jusqu’ici, les investigations portent sur des transactions, intervenues entre 2009 à 2013 et au moyen de structures financières complexes, effectuées en rapport avec quatre entités: PetroSaudi, SRC, Genting/Tanjong et ADMIC.»

L'homme fort de Kuala Lumpur blanchi?

SRC est une filiale du fonds souverain 1MDB. «Un milliard de dollars se sont retrouvés sur les comptes de Najib Razak», dénonce la journaliste britannique. Genting/Tanjong? «C’est la structure qui a permis à Goldman Sachs de lever 6,5 milliards de dollars pour 1MDB, afin d’acheter deux énormes centrales électriques. La transaction était garantie par la société dubaïote Aabar Investments PJS. Là aussi, une partie de l’argent a été détournée par le premier ministre malaisien», poursuit-elle. Quant à ADMIC (Abu Dhabi Malaysia Investment Company), «il s’agit d’une société dont le bénéficiaire est le milliardaire Jho Low - alias la baleine -, ami du producteur du film Le Loup de Wall Street et beau-fils de Najib Razak. Jho Low est celui qui notamment aidé à sceller le partenariat entre 1MDB et PetroSaudi», conclut-elle.

Autre élément d’enquête: l’argent a été détourné de Malaisie par divers anciens fonctionnaires malaisiens et deux anciens et actuels fonctionnaires en provenance des Émirats arabes unis. Il y a quelques jours, la justice de Kuala Lumpur a blanchi l’homme fort du pays, indiquant qu’une partie des sommes incriminées étant apparues sur les comptes du premier ministre provenaient d'«un don personnel de la famille royale saoudienne». Pour Clare Rewcastle Brown, il ne fait aucun doute qu’en réalité cet argent correspond à des pots-de-vin issus d’1MDB et versés par le prince Turki Bin Abdullah, cofondateur de PetroSaudi.

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