Fortune

Les confessions d'un banquier déchu accusent Credit Suisse

Un gérant star de la deuxième banque suisse est en prison pour avoir causé des pertes colossales à trois clients. Devant des détectives privés, il a accusé sa hiérarchie de l'avoir laissé seul, débordé par les milliards qu'il gérait, alors qu'il ne connaissait rien à la finance. Autopsie d'un désastre

Quelques jours avant Noël, à la gare de Nyon, Fabrice*, star de la gestion de fortune au Credit Suisse, livrait une confession angoissée à un couple de détectives privés.

Jamais, jurait-il, il n’avait voulu dilapider les centaines de millions confiés par ses plus gros clients, des oligarques géorgien et russes. Ce n’est pas lui, mais la banque, qui avait insisté pour leur fourguer les actions douteuses à l’origine des pertes. Et quand celles-ci se sont accumulées, sa hiérarchie l’a laissé seul, l’entraînant dans une spirale de mensonges et d’acrobaties financières incontrôlées.

Entre 2005 et 2015, Fabrice*, ancien directeur chez Yves Rocher en Russie, était l’un des plus importants gestionnaires de fortune du Credit Suisse. Peut-être même le plus important gérant basé en Suisse, avec un portefeuille qui a dépassé deux milliards de francs.

Un musée des horreurs

Aujourd’hui, ce quinquagénaire français aux airs de père tranquille est détenu à Curabilis, une structure carcérale destinée aux malades psychiques. La justice genevoise lui reproche d’avoir présenté de faux relevés de comptes à ses clients, et d’avoir transféré des dizaines de millions d’un client à l’autre, pour masquer les pertes dues à ses placements hasardeux. Elle le soupçonne aussi d’avoir détourné de l’argent pour lui-même. «Cette affaire est un véritable musée des horreurs de toutes les infractions économiques qui peuvent être commises dans une banque», estime l’avocat genevois Marc Henzelin.

Son client Bidzina Ivanichvili, un oligarque géorgien ayant fait fortune dans les banques et la métallurgie, a perdu des centaines de millions de dollars dans les placements effectués par Fabrice*. Deux autres clients, des entrepreneurs russes en affaires avec le géant gazier Gazprom, déposeront plainte dans les prochains jours, affirme leur avocat Giorgio Campa. C’est pour eux que les détectives, dont Nick Day, patron de la société d’investigation Diligence à Genève, ont recueilli les confessions du banquier. «Les détectives seront entendus et leur témoignage versé au dossier», promet Giorgio Campa.

Les errements de Fabrice*, tels que Le Temps a pu les reconstituer, ont de quoi embarrasser Credit suisse. Car ils révèlent de sérieuses défaillances dans les étages dirigeants de la deuxième banque helvétique.

Pourquoi les informer, s’ils ne s’inquiètent pas? Tu n’as qu’à te débrouiller!

Tout commence en 2007. Credit suisse propose avec insistance à ses clients des actions de Meinl European Land, une société qui investit dans l’immobilier en Europe centrale. Mais le titre s’effondre, miné par la crise financière et des accusations de fraude. Selon Fabrice*, sa banque touchait d’amples rétrocommissions pour pousser cette action douteuse auprès de ses clients.

La chute de Meinl cause des dizaines de millions de pertes aux deux clients russes de Fabrice*. A ce moment, «il a fait une erreur, reconnaît son avocat Simon Ntah. Au lieu d’annoncer la perte aux clients, il ment. Il prétend que tout va bien, qu’il est sorti de la position avant que le titre ne chute.»

Face aux détectives, le banquier explique que sa hiérarchie l’a laissé tomber à ce moment critique. Lorsque Meinl s’effondre, il demande à ses supérieurs s’il doit informer ses clients. «Pourquoi les informer, s’ils ne s’inquiètent pas? Tu n’as qu’à te débrouiller!», s’entend-il répondre en substance.

Malkine met la pression

Alors, Fabrice* improvise et dérape. Il prend de l’argent sur les comptes de Bidzina Ivanichvili pour boucher les pertes causées aux deux Russes. Pour se refaire, il investit sans autorisation et massivement dans des actions Gazprom – et gagne, selon ses dires, plus d’argent qu’il n’en faut pour compenser les pertes dues à Meinl.

Fabrice* l’a admis: ancien dirigeant dans les cosmétiques, il ne connaissait rien à la gestion de fortune en arrivant au Credit suisse. A ses débuts en 2004, il n’a qu’un «petit» portefeuille de 150 millions de francs. Mais comme il parle russe, il hérite deux ans plus tard de deux très gros clients, Bidzina Ivanichvili et son associé oligarque Vitaly Malkine. Ce dernier l’appelle jusqu’à dix fois par jour pour s’enquérir de l’état de sa fortune. Fabrice* est dépassé. Les avoirs qu’il gère ont décuplé, il a trop de clients, trop de pression. Il fait un cancer et une dépression.

Laissé seul et sans instructions – c’est du moins ce qu’il affirme –, le Français gère à sa guise le milliard de Bidzina Ivanichvili. Il bourre son portefeuille de titres risqués, des startups pharmaceutiques comme l’américaine Raptor ou la romande Symetis. Il emprunte, au nom de ses clients, des centaines de millions à Credit suisse pour augmenter ses mises.

Un cas «unique et isolé» selon Tidjane Thiam

En septembre 2015, le titre Raptor s’effondre et la fraude est découverte. Les clients sont fous de rage: quelques mois plus tôt, Fabrice* et l’un de ses supérieurs leur avaient présenté de faux relevés de compte montrant que tout allait bien. «Ce qui est démentiel, c’est que la banque multiplie aujourd’hui les appels de marge, à coup de dizaines de millions, pour faire rembourser aux clients des prêts que son propre employé avait contractés en cachette», accuse un proche du dossier.

Que savait Credit suisse des agissements de Fabrice*? C’est la question centrale de l’affaire. Interrogée par Le Temps, la banque ne fait aucun commentaire. Son directeur exécutif, Tidjane Thiam, déclarait seulement la semaine dernière: «Je ne peux rien dire à ce sujet, sinon qu’il s’agit d’un cas unique et isolé.»

A ce stade, l’enquête judiciaire privilégie «les agissements du banquier», confirme le procureur Yves Bertossa. Elle cherche les fonds qu’aurait pu dissimuler Fabrice* à titre d’enrichissement personnel.

Stratégie perdante

Simon Ntah, l’avocat du Français, explique que celui-ci «n’implique personne d’autre» à ce stade. Mais il se pose des questions: «Pourquoi la banque n’a-t-elle rien vu? Et est-ce qu’elle n’a rien vu?» Il aimerait que l’instruction porte aussi sur le fonctionnement de la banque, et son contrôle des gérants.

Un fait semble établi: Credit suisse est l’acteur qui a gagné le plus d’argent dans l’affaire. En dix ans, Fabrice* aurait rapporté 120 millions de commissions et frais divers à son employeur.

Les avocats des clients soulignent qu’au moins cinq départements au sein de la banque ont participé aux transactions litigieuses: les monnaies, les crédits, les options, les options sur devises et le desk gestion de fortune pour l’ex-URSS, où officiait Fabrice*. Les achats massifs d’options sur des monnaies comme la livre turque, ou liées aux actions Raptor, se seraient révélés particulièrement désastreux.

Pour les avocats des clients, cette stratégie perdante ne pouvait être le fait du seul Fabrice*. Il s’agissait d’un système construit au sein de la banque pour générer un maximum de commissions avec des produits opaques et risqués, au risque de dépouiller les clients.

«C’est à pleurer»

Pour Credit suisse, l’affaire est grave. La banque a mobilisé deux études d’avocats, Homburger pour mener une enquête interne et Schellenberg Wittmer pour attaquer son ancien employé. Elle a attendu trois mois avant de déposer plainte contre lui, peut-être par peur que les noms des clients soient révélés. Après avoir parlementé avec les clients pour les dissuader de porter plainte, elle demande aujourd’hui qu’ils soient écartés du dossier, au motif qu’elle serait seule lésée dans cette affaire.

Le scandale est un mauvais coup porté à la réputation de la place financière. La Suisse passe pour offrir un refuge sûr aux fortunes de l’Est et des pays émergents – des marchés devenus vitaux avec la fin du secret bancaire.

Mais les agissements de Fabrice* montrent que les meilleurs clients peuvent être trompés par leur gestionnaire pendant sept ans, sans que l’une des banques les plus sophistiquées de Suisse s’aperçoive de rien.

«Au lieu de traire la vache, ils l’ont tuée, résume un proche du dossier. C’est à pleurer.»

* Nom connu de la rédaction

Publicité