Innovation

«Le marché open source de Shenzhen a déjà tué Nokia»

Père fondateur du logiciel libre en Chine, David Li explique comment l’art de la copie chinoise disrupte l’industrie de la téléphonie mobile et solutionne la pollution électronique

Ecrans d’ordinateurs, claviers, tablettes, téléphones intelligents… Une fois qu’ils sont devenus obsolètes pour leurs utilisateurs, ces outils technologiques viennent grossir la déchetterie électronique mondiale. Cette e-pollution, comme elle s’appelle, représente un volume de plus de 40 millions de tonnes en 2015, selon le dernier rapport des Nations unies sur la question. Les objets connectés totalisent à eux seuls 10% des déchets. Comment réduire cette pollution? Les solutions pourraient venir de Chine.

A Shenzhen, moteur de l’envolée économique chinoise et capitale mondiale de la copie de téléphones portables intelligents, David Li applique sa stratégie. Le Chinois de 45 ans est une figure emblématique du logiciel libre et du mouvement «Maker» en Chine. Ces bidouilleurs tournés vers la technologie inventent des modèles d’affaires innovants et de nouvelles pratiques. David Li est surtout le cofondateur, en 2010, du premier hackerspace chinois baptisé Xinchejian. Invité des conférences Lift, à Genève, il explique pourquoi l’utilisation de matériel informatique open source peut réduire la pollution électronique.

Pourquoi Shenzhen est un terreau favorable à vos expérimentations?

Il y a plusieurs facteurs. C’est une ville jeune d’à peine trente ans. Depuis le début des années 2000, elle attire toute l’industrie de production de smartphones en Asie. Plus d’un milliard de téléphones portables sortent des usines chaque année. C’est un bastion de la copie de produits occidentaux destinés au marché chinois. Cet écosystème local baptisé Shanzai (bandit en chinois) a très vite évolué vers une commercialisation légale de copies de produits électroniques occidentaux.


Au point de bousculer les grands acteurs du marché que sont Apple, Samsung, Sony ou Google?

Bien sûr. On y trouve par exemple des téléphones Nokia beaucoup moins chers que les originaux, mais tout aussi performant et répondant aux besoins du marché local. La rencontre de l’industrie mobile et l’art de la contrefaçon a vu l’éclosion d’un marché du recyclage d’objets électroniques. A Shenzhen, avec un vieux téléphone Nokia, vous en avez un nouveau. Cette innovation venue du bas gagne les hautes sphères de l’industrie mobile. C’est très stimulant.


Cet écosystème particulier explique-t-il la vitalité du mouvement «Makers» à Shenzhen?

Plusieurs lieux dédiés à la fabrication numérique ont vu le jour. Il y a une véritable culture alternative de la contrefaçon à Shenzhen qui détourne les objets technologiques pour en inventer de nouveaux. Toutes ces connaissances se diffusent librement. Je me suis intéressé de près au mouvement «Makers» chinois, car sa relation à la production technologique est très différente de l’Europe et des Etats-Unis.


D’où viennent ces différences?

L’approche de Shenzhen face à l’innovation a toujours été de mélanger les profils. Tout le monde détourne la technologie et partage son savoir-faire. Celui-ci est à la portée de tous.


Avec les Etats-Unis, la Chine est l’un des plus gros producteurs de déchets électroniques. Pourtant, vous avez des solutions?

Oui, grâce à notre savoir-faire de la copie. Aujourd’hui, la méthode de recyclage plébiscitée consiste à récupérer les métaux précieux des objets électroniques. Ce procédé requiert l’utilisation de produits toxiques. C’est polluant, énergivore et cette méthode ne recycle pas l’entier des déchets. A Shenzhen, le mouvement «Makers» recycle tout, reprogramme des puces et détourne la technologie pour de nouveaux usages qui répondent aux besoins et au budget du marché local. Cette approche réduit les coûts de production et d’acquisition de ces produits. C’est aussi meilleur pour l’environnement et très stimulant pour les start-up locales.


Pourquoi l’open-source profite aux start-up locales?

Nous vivons une transition. Désormais, ce n’est plus l’enveloppe de l’iPhone ou d’un téléphone Samsung qui fait référence. C’est ce que l’on va en faire. Avec l’open-source, nous sommes en mesure de réinventer de nouvelles utilisations. Les start-up ont beaucoup à gagner de cette approche collaborative parce qu’elles seront en mesure de proposer de la nouveauté, et donc de gagner un avantage compétitif sur les grands acteurs du marché.


Selon vous, il faut donc s’attendre à la mort de Samsung, d’Apple ou Nokia?

Le marché open source de Shenzhen a déjà tué Nokia. Plus personne n’achète un «vrai Nokia». Apple et Samsung sont menacés également. Les entreprises chinoises sont désormais capables de produire un téléphone de la qualité de l’iPhone. Notre approche met un frein à la croissance des grands acteurs. L’enjeu aujourd’hui est de démocratiser l’innovation et le savoir-faire technologique. L’écosystème de Shenzhen permet à chacun de picorer dans les technologies existantes pour dessiner de nouveaux produits adaptés au marché de niche.

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