Travail

Au travail, les femmes se heurtent encore au plafond de mère

La naissance d’un enfant est un moment charnière dans la carrière d’une femme. Pour défendre leur place des griffes d’une concurrence féroce, certaines mères renoncent à leurs acquis parentaux

La femme d’affaires russe Margarita Louis-Dreyfus a récemment déclaré qu’elle prendrait une «brève pause» à la naissance de ses jumelles. Une annonce qui n’est pas sans rappeler celle de Marissa Mayer, également enceinte de jumelles. La PDG de Yahoo! a en effet déclaré en août dernier qu’elle entendait sacrifier son congé maternité «puisque (s)a grossesse se passe bien et qu’il n’y a pas de complications». Ces cas ne sont pas isolés. Pour rappel, en 2009, Rachida Dati avait repris ses tâches de ministre cinq jours après avoir donné naissance par césarienne à sa fille suivant en cela l’exemple de Ségolène Royal, revenue très vite à son ministère en 1992, et de Sarah Palin en 2008, de retour à ses fonctions de gouverneur de l’Alaska quatre jours après la naissance de son cinquième enfant.

La peur de perdre son travail

Qu’est-ce qui pousse ces femmes à s’accrocher à leurs bureaux comme à une bouée de sauvetage? Dans son livre «Les clés du destin», Jean-François Amadieu rappelle que «parmi les différentes catégories de population qui doivent, plus que d’autres, se battre sur le terrain professionnel pour se faire la place qui leur revient, il y a les femmes.» Autrement dit, si les femmes qui occupent des postes de cadres dirigeants sont rivées à leur travail, c’est de peur de le perdre. Et pour cause: nombreuses sont celles qui sont placardisées, voire licenciées, après un congé parental.

Ainsi, en France, «plus d’un quart des jeunes mères déclarent avoir été "mal accueillies" à leur retour de congé maternité», affirment Marlène Schiappa et Cédric Bruguière dans «Plafond de Mère». En Suisse, malgré un cadre légal relativement complet en la matière, les discriminations se produisent aussi bien avant, que pendant et après une grossesse ou un congé maternité, selon le Bureau de la promotion de l’égalité entre femmes et hommes. «On réfléchit à leur place, analyse Nathalie Loiseau, directrice de l’ENA. On ne leur propose que ce qu’elles pourront assumer. On aura (ainsi) réorganisé les tâches (d’une jeune mère) pour son retour de congé maternité, on aura promu quelqu’un d’autre, on ne lui aura pas proposé quelque chose "d’incompatible avec sa maternité". Curieusement, on ne m’a jamais parlé de postes incompatibles avec la paternité.» Sous la pression et de peur d’être rayées du podium, ces femmes reviennent donc avant tout pour défendre leur place des griffes d’une concurrence impitoyable. 

Régression d’un droit social

Faut-il suivre leur exemple? La vision du travail des Margarita Louis-Dreyfus, Marissa Mayer et autres working moms à la forte ambition professionnelle est discutable à plus d’un titre. En effet, en jouant le jeu d’une société qui demande aux mères des prouesses impossibles à accomplir, elles font régresser un droit social durement acquis. La féministe française Florence Montreynaud parle à cet égard de femmes «dopées à l’adrénaline du pouvoir (qui) reproduisent l’exploit monstrueux des ouvrières des années 20, dont 20% accouchaient à l’usine» et déplore qu’une telle attitude divise «le monde des femmes en "superwomen" et "mauviettes".»

Leur sacrifice et le malaise qu’il inspire ont cependant le mérite de soulever des questions importantes. Une femme peut-elle tout avoir en 2016 et, dans l’affirmative, est-elle en droit de le demander? Dans son livre «Choisissez tout», Nathalie Loiseau clame haut et fort que oui. Elle ajoute «que beaucoup d’hommes ont ce "tout" sans qu’on les culpabilise.» Car c’est là où le bât blesse. Alors que les hommes profitent en toute bonne conscience à la fois de leur vie professionnelle et privée, la société dresse un portrait au vitriol des mères carriéristes – et ce même lorsqu’elles ne font pas partie des cas extrêmes cités plus haut – les qualifiant tantôt de «mauvaises mères», tantôt d’égoïstes capables d’enfanter mais inaptes à la maternité.

«Qui va garder les enfants?»

En demandant en 2007 à Ségolène Royal «qui va garder les enfants?», Laurent Fabius ne moquait pas seulement l’ambition de la ministre. Il posait aussi tout haut une question à laquelle de nombreuses femmes actives sont tenues de répondre pour justifier leur ambition. «On raisonne encore en termes de "conciliation", comme s’il s’agissait uniquement de résoudre un "problème" et que ce problème était purement féminin, souligne Nathalie Loiseau. Or le sujet n’est plus seulement celui des femmes mais largement celui de tous: les pères comme les mères, les couples séparés comme ceux qui ne le sont pas. C’est pourquoi réduire la réflexion sur l’organisation du travail au "problème" des mères actives revient insidieusement à pointer du doigt les femmes comme étant le problème.»

Un constat s’impose: il y a urgence à réformer le système en place. A cet égard, l’étude «Mum the World!» lancée par des chercheuses d’Harvard en 2015 accuse sévèrement l’ensemble des pouvoirs publics occidentaux. Le rapport de conclusion dénonce ainsi une «absence de volonté concernant les politiques de conciliation vie professionnelle/vie familiale» et invite les dirigeants de tous les pays à prendre cette question à bras-le-corps. En Suisse, la pénurie de crèches et de systèmes de garde collective oblige encore des mères à choisir entre avoir un métier et avoir des enfants.


Interactif. Notre carte de l'accueil en crèche en Suisse romande


Discours culpabilisants

Dans «Le fruit de la mixité», Françoise Piron relève par ailleurs que la plupart des temps de carrière ont été créés pour les hommes. «J’ai constaté que l’homme s’épanouissait professionnellement entre 30 et 40 ans. Alors que c’est justement durant cette tranche d’âge que la femme freine sa carrière.» Arrivée à la quarantaine, après avoir beaucoup donné à sa famille, la femme a du temps à donner à son travail et se sent pleine d’énergie. «Malheureusement, c’est trop tard, déplore Françoise Piron. La majorité des entreprises considèrent qu’un plan de carrière se décide entre 30 et 40 ans. (Les employeurs) doivent prendre conscience du potentiel que représentent les femmes de plus de 40 ans.»

Enfin, il faut en finir avec les discours culpabilisants. Car les enfants dont les mères travaillent ne sont ni malheureux, ni désavantagés par rapport à leurs camarades dont les mères restent au foyer. Au contraire. Selon une récente étude de la Harvard Business School réalisée auprès de 50 000 adultes dans 25 pays, avoir une working mom influence positivement l’image qu’un enfant a de lui-même et contribue à faire de lui un adulte épanoui professionnellement. S’agissant des filles en particulier, l’emploi des mères enseigne à ces dernières un certain nombre de compétences qui leur permettent une plus grande capacité de travail et de s’affirmer en tant que leadeuses.

Publicité