Analyse

Le besoin d’éthique à l’heure d’Apple et du numérique

La technologie n’arrêtera pas de progresser. Les décisions seront elles-mêmes prises de plus en plus par des machines et les responsables des groupes technologiques. Il est temps de se demander sur la base de quelles valeurs et de débattre de ce qui est désirable ou non ainsi que de son impact sur la démocratie

«La technologie n’a pas d’éthique», explique le futuriste Gerd Leonhard, lors d’un exposé à Bruxelles. Mais qu’adviendra-t-il si elle poursuit ses progrès au rythme actuel, si elle devient toujours plus «intelligente», peut-être même plus que l’homme? La question éthique se pose alors: Qui décidera de ce qui est convenable, correct, moral? La machine? L’homme doit-il contrôler la technologie ou devenir lui-même «technologique» à force de le connecter?

Les questions fondamentales abondent: Est-ce correct qu’Apple qui, par ses produits, facilite, voire détermine, nos choix et «trace» nos comportements, s’oppose aux désirs de l’État américain dans une enquête antiterroriste? Quelles valeurs défend le groupe californien? A première vue, Apple a mal choisi le moment de la confrontation avec la justice. Comment peut-il s’attirer le soutien populaire face à l’auteur d’actes terroristes? Le débat doit dépasser les questions de réputation ou de profit d’une entreprise. Le gouvernement américain n’est pas sans reproches non plus. Barack Obama déclare qu’on ne peut pas disposer à la fois de 100% de sécurité et de 100% de liberté. De l’avis de Gerd Leonhard, le président américain signale sans doute son vœu de bénéficier de 100% de sécurité et 0% de liberté.

Différence entre éthique et morale

Tentons de définir les termes clés. «L’éthique vient de ethos en grec, le ciment qui est lié à un lieu, là où on habite», écrit le sociologue Michel Maffesoli dans «La postmodernité à l’heure du numérique (Editions François Bourin, 2016). Ne confondons surtout pas morale et éthique. La morale est universelle, mais l’éthique est particulière et locale. On peut dire que la mafia est immorale, mais éthique parce que «sa présence crée un lien entre les individus qui la constituent», observe-t-il. Pour le philosophe multimédia Hervé Fischer, la déclaration des droits de l’homme est précisément ce ciment éthique.

Le numérique n’est alors en rien associé au mal ou à une régression éthique. Par l’accès universel et rapide à l’information, il accroît notre conscience, nos droits et notre responsabilité, selon le philosophe. Impossible d’ignorer un événement, de dire par exemple «la Shoah, je ne savais pas». En effet, avec internet «tout le monde voit tout le monde», dit-il. Cet homme de gauche, auteur de «La pensée magique du net», est d’avis que la liberté individuelle «s’exerce dans les limites étroites du regard collectif». Si tel est le cas, alors la liberté n’existe plus, à notre avis, dans la mesure où elle est définie comme l’absence de contrainte d’une personne sur une autre. Le numérique ne doit pas nous empêcher de rester responsables de nos actes et pensées.

La technologie comme facteur d’extension de la démocratie

L’impact de la technologie est fondamentalement positif. «Nous gagnons en puissance avec internet», selon Hervé Fischer. Porté par un regard fondamentalement positif à l’égard de la «rupture» technologique, il estime que «le numérique est un facteur d’extension de la démocratie». Plutôt qu’un rouleau compresseur qui uniformiserait, «le numérique valorise la tour de Babel des diversités humaines», selon le philosophe. Celui-ci va jusqu’à demander qu’il devienne «un nouveau droit universel de l’homme».

Hervé Fischer n’est ni dupe ni naïf. Il dit s’opposer à Facebook parce qu’il est à la fois «angélique et pervers». Le réseau social présente «deux faces, l’une d’amitié confite (je t’aime, tu m’aimes) et l’autre de vente de nos données personnelles». Les principes éthiques sont d’autant plus compliqués à préciser que la technologie avance par sauts, par ruptures, observe Gerd Leonhard. Mais qui décidera si, concrètement, c’est une bonne idée d’avoir des lunettes connectées ou même d’introduire internet dans le cerveau de certains ou encore de permettre aux assurances de tout connaître de notre comportement? Un compas est nécessaire.

Ne pas penser comme une machine

Ne déléguons pas nos droits. On ne peut permettre à la machine de décider de notre sort et de notre liberté: «L’homme est né, il n’est pas téléchargé», rappelle Gerd Leonhard Les craintes ne sont pas déplacées. La sphère privée est sans cesse remise en cause et nos données mal protégées. D’ailleurs la bataille pour les données est considérable. «Bientôt 50% du budget militaire pourrait bientôt être consacré aux data», selon le futuriste.

Il faut pourtant dépasser nos peurs. Le compas éthique devrait consister, selon Gerd Leonhard, à refuser que l’homme ne devienne «technologique ou tente lui-même de créer des créatures humaines. Par contre, rien ne l’empêche d’utiliser au mieux le progrès. Grâce à la communication mobile et aux réseaux sociaux, l’homme travaille 21% de plus que sans eux. Qu’il poursuive sur cette voie sans s’abaisser à penser comme une machine.»

Publicité