Innovation

Quand Facebook veut cartographier la planète

Facebook vient de révéler avoir conçu une cartographie détaillée encore jamais vue des densités de population dans 20 pays en voie de développement. Le réseau social affine sa stratégie de démocratisation de l’accès à Internet

Connecter à internet les régions du monde les plus pauvres ou les plus isolées, voilà le nouveau terrain de batailles entre Google et Facebook. Drones, satellites, ballons gonflés à l’hélium, lasers et fibres optiques: les deux géants de la Silicon Valley rivalisent d’innovations pour offrir internet aux quelque 4 milliards de personnes qui en sont encore dépourvues. Le 30 juillet 2015, Facebook a présenté à Aquila, après quatorze mois de construction du premier prototype au Royaume-Uni, un drone à l’envergure similaire à celle d’un Boeing 737. Derrière le lancement de ce drone à énergie solaire capable de fournir une connexion web dans un rayon de 80 kilomètres, il y a un développeur, le Connectivity Lab.

Formé en mars 2014 sur le modèle de Google X, le laboratoire de Recherche et Développement du réseau social constitue le bras armé technologique du projet controversé Internet.org, initié en août 2013 par Mark Zuckerberg. Le fondateur de Facebook a fait de la démocratisation planétaire de l’accès internet le legs de sa vie d’entrepreneur. Erigée en une de ses trois priorités de 2016, le Connectivity Lab développe en open source des nouvelles méthodes de distribution du web, comme par exemple des logiciels dopés à l’intelligence artificielle.

Si l’Autorité régulatrice des télécoms indienne s’est opposée le 8 février au service Free Basics, déjà opérationnel dans 38 autres pays et qui permettait une utilisation limitée, allégée et gratuite du web sur mobile par le citoyen connecté indien, le Connectivity Labgarde le cap. Après avoir déployé une équipe d’évangélistes du web dans des villages reculés du Kenya, prévu le lancement d’un satellite au-dessus de l’Afrique subsaharienne d’ici la fin de l’année et programmé le premier vol d’essai en condition réel d’Aquila avant la fin de l’été, le labo R&D de Facebook vient d’annoncer avoir mis au point la cartographie de densité de la population la plus précise et évolutive jamais réalisée.

L’imagerie satellite au service de l’intelligence artificielle

Comment est-ce que Facebook s’y est pris pour faire mieux qu’un gouvernement et pondre un mapping haute résolution de 20 pays? Le leader mondial des réseaux sociaux a d’abord sollicité son équipe de «data science» et la division responsable de l’intelligence artificielle pour épauler le Connectivity Lab. Il a ensuite utilisé la data de la référence ultime en cartographie de population, le «Gridded Population of the World» du Centre pour l’information internationale de la science de la Terre, établi au sein de la prestigieuse université de Columbia.

En s’appuyant alors sur des photos hautes résolution prises par les satellites d’observation spatiale de la société DigitalGlobe, Facebook a sollicité un algorithme d’intelligence artificielle pour repérer toutes les habitations, du gratte-ciel à la simple tente. Grâce à son moteur de reconnaissance d’images, il a ensuite été possible d’inclure les déserts, les eaux et les forêts avant qu’un réseau neuronal artificiel dédié apprenne à analyser simultanément le «où» et le «quoi».

Prioriser les investissements dans les infrastructures nécessaires

Voilà comment grâce au passage en revue de 14,6 milliards d’images satellites, l’Algérie, l’Egypte, le Ghana, l’Inde, le Mexique, le Nigeria et l’Afrique du Sud et treize autres pays sont concernés par cette avancée cartographique. Les nouvelles données détaillent où vivent presque 2 milliards de personnes avec une précision jamais vue de près de 5 mètres. Utilisables pour la recherche socio-économique dixit le réseau social, les cartes seront mises à disposition du grand public avant la fin de l’été.

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«Ces données vont fournir une meilleure compréhension de comment sont dispersées les populations. Elles permettront aux gouvernements et à d’autres de prioriser les investissements infrastructurels nécessaires dans les transports, l’éducation et la santé, commente Facebook, contacté par Le Temps. Ces cartes peuvent également faciliter une réponse humanitaire plus rapide en cas de catastrophe naturelle, et faciliter une meilleure compréhension de l’impact écologique de la croissance économique.» Derrière le discours presque philanthrope, le géant de Mountain View joue évidemment la carte de ses intérêts économiques.

Une assistance humanitaire qui sert les intérêts de Facebook

De la même façon qu’Internet.org est critiqué pour ce que ses détracteurs jugent être une manœuvre marketing déguisée en fausse bonne intention non caritative, le mapping du Connectivity Lab n’est-il pas avant tout un nouvel outil d’accroissement d’audience? «Ces données vont aider le Lab à identifier les types de projets à prioriser pour réduire l’écart à l’accès au digital dans le monde», assume Facebook. En détaillant les lieux d’habitation des populations visées par Internet.org, les cartes vont en effet faciliter l’implémentation des projets de fourniture d’accès Internet dans les zones ciblées: faut-il ici envoyer des drones ou utiliser la fibre optique? Faut-il là compter sur le satellite ou un ballon gonflable?

La croissance de Facebook reposant sur l’extension de l’accès au web dans le monde, le choix des 20 pays cartographiés n’est pas anodin. Dans chacun d’entre eux une partie de la population rurale est coupée de la Toile.

Saluée par la Croix-Rouge britannique qui y voit un levier d’assistance humanitaire, la cartographie du réseau social laisse certains experts dubitatifs.

L’initiative était prévisible puisque pendant le Salon mondial du mobile, Mark Zuckerberg avait déclaré qu’il est désormais crucial de comprendre comment la population mondiale se répartit.

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