Relance

Et si les banques centrales distribuaient de l'argent au peuple?

Les politiques des banques centrales montrent leurs limites. Des économistes proposent une solution simple: donner de l’argent à la population, pour relancer la consommation

Imaginons qu’un banquier central monte dans un hélicoptère rempli de billets de banque et survole tout un pays en arrosant la population d’argent. L’idée vient de l’économiste américain Milton Friedman: à la fin des années 1960, face à une économie en panne, il estimait que les gens se précipiteraient sur ces petites coupures et, voyant cela comme une opportunité unique, se mettraient immédiatement à les dépenser, stimulant la croissance et relançant l’inflation.

Utopiste? Pas tant que cela. Et surtout d’actualité, puisqu’un nombre croissant d’économistes soufflent cette idée aux banques centrales. Interrogé sur l’éventualité de faire décoller un tel «hélicoptère à argent» pour sortir la zone euro du marasme, Mario Draghi a jugé le concept «très intéressant» lors de sa dernière conférence de presse, la semaine dernière.

«Nous n’avons pas vraiment pensé ou discuté de l’helicopter money, a admis le président de la Banque centrale européenne (BCE). En précisant toutefois: «C’est un concept très intéressant qui est maintenant débattu par des économistes, des académiciens dans des environnements différents.»

Une idée encore mal définie

Complexe, encore mal définie, selon l’Italien, l’idée fait un nombre croissant d’adeptes de tous bords. Dans l’esprit de la plupart d’entre eux, elle est relativement simple: et si les banquiers centraux, au lieu de soutenir les banques en leur rachetant des dettes et en les inondant de liquidité, distribuaient de l’argent aux citoyens?

Un débat sur les alternatives à la politique monétaire actuelle doit avoir lieu, expliquait tout récemment l’un des chroniqueurs vedettes du Financial Times, Wolfgang Münchau. Et il doit commencer par l’aveu suivant: la politique de «QE» est un échec. Ce terme (qui signifie quantitative easing ou assouplissement quantitatif), désigne les mesures non conventionnelles prises par les banques centrales pour lutter contre la crise financière de 2008 et ses suites.

En Europe, comme au Japon et aux Etats-Unis, ces institutions ont injecté des centaines de milliards de dollars, d’euros ou de yens pour relancer l’économie, éviter la déflation et empêcher un assèchement du système financier. Sans parvenir à ranimer durablement la croissance. A partir de ce constat d’échec, que partagent toujours plus d’économistes, Wolfgang Münchau estime que les banques centrales doivent trouver d’autres pistes, dont celle de créer et de distribuer de la monnaie aux citoyens.

«Il faut imaginer de nouvelles solutions»

L’organisation «QE for the people», qui regroupe des associations européennes et des économistes, ne défend pas autre chose. «De plus en plus de gens prennent conscience que nous sommes dans une impasse et qu’il faut imaginer de nouvelles solutions. Le rôle de notre campagne est de les étudier et de les promouvoir», explique Stan Jourdan, responsable de la campagne.

«Les politiques des banques centrales ont peu d’effet sur la croissance et l’inflation, surtout si l’on considère les montants exceptionnels qu’elles mettent à disposition», ajoute Michaël Malquarti, directeur adjoint chez Syz Asset Management à Genève, et principal promoteur de l’idée de distribuer de l’argent à la population en Suisse.

Cette absence d’effet des politiques monétaires est d’autant plus regrettable que, selon Michael Malquarti, «elles comportent des risques très importants. Prenez la Suisse: avec des taux à court et à long terme aussi bas, la Banque nationale suisse incite à emprunter pour devenir propriétaire. Or cela commence à poser des problèmes sur le marché immobilier qui montre des signes de surchauffe».

Les politiques des banques centrales créent des risques de mauvaise allocation des ressources et, potentiellement, les germes d’une nouvelle crise.

Et ce que l’on voit en Suisse s’observe dans d’autres marchés en Europe: «Les politiques des banques centrales créent des risques de mauvaise allocation des ressources et, potentiellement, les germes d’une nouvelle crise», prévient l’expert, qui suggère à la BNS de distribuer ce qu’il appelle une «ration monétaire» aux Suisses. Mais contactée, la banque centrale helvétique estime que «cette question se situe hors de notre mandat légal. Nous ne voulons donc pas prendre position.»

Autre économiste à défendre l’idée en Suisse, Sergio Rossi, professeur à Fribourg, met pourtant un bémol: «La distribution d’une ration monétaire en Suisse n’affaiblirait pas le taux de change du franc (le problème auquel elle est censée s’attaquer), mais en distribuer aux foyers européens permettrait de redémarrer l’économie de la zone euro.»

Si le constat de l’impuissance des banques centrales est partagé, reste une question: oseront-elles franchir le pas d’une distribution d’argent à la population? On en est encore très loin. Mais l’idée commence à faire son chemin.


Quatre partisans détaillent leurs arguments

«1000 francs par année et par personne»: Michaël Malquarti, directeur adjoint, Syz Asset Management

En Suisse, c’est Michaël Malquarti qui porte l’idée de distribuer de l’argent aux citoyens pour relancer l’inflation. Ce spécialiste, directeur adjoint, responsable de la sélection de gérants, chez Syz Asset Management à Genève est soutenu par Jean-Marc Probst, président de la faîtière Commerce Suisse, et dit avoir déjà eu des contacts avec des économistes et des politiciens.

Michaël Malquarti propose que la Banque nationale suisse (BNS) créé de l’argent et utilise le canal de l’assurance maladie pour arroser la population qui bénéficierait ainsi d’un rabais de sa prime. «On le fait déjà pour la redistribution du produit de la taxe sur le CO2. C’est simple, éprouvé et peu coûteux», assure-t-il. Le spécialiste a également calculé les montants qui pourraient être adéquats, soit environ 1,5% du PIB ou 1 à 2% de la masse monétaire. «Cela équivaudrait à environ 1000 francs par personne et par année», explique-t-il. Donc bien moins que les achats de devises effectués par la BNS pour affaiblir le franc ces dernières années. En fonction des résultats de cette politique, l’institution pourrait décider de continuer ou non, à un rythme plus ou moins élevé.

«Il y a un an, on nous prenait pour des fous»: Stan Jourdan, coordinateur de la campagne «QE for the people»

Stan Jourdan est le coordinateur de l’initiative «QE for the people» (assouplissement quantitatif pour la population), lancée en novembre avec le think tank britannique Positive Money. Des organisations de plusieurs pays européens font partie de la campagne, par ailleurs soutenue par plus d’une centaine d’économistes. En Suisse, le professeur Sergio Rossi, à Fribourg, en fait partie.

Pour Stan Jourdan, qui avait déjà organisé une campagne pour le revenu inconditionnel de base, «il y a un an, quand on a commencé à parler de cette idée, on nous prenait pour des fous. Maintenant, beaucoup d’experts se rendent compte que le «QE» ne fonctionne pas et qu’il faut penser à autre chose.» L’organisation n’a pas de plan de «QE for the people» prêt à l’emploi. «Nous regroupons plusieurs organisations qui ont des propositions différentes. Certaines prônent un «green QE» qui nous aiderait dans la transition énergétique, d’autres parlent de distribuer de l’argent aux citoyens pour relancer la consommation ou financer des investissements. Cela peut être complémentaire», explique Stan Jourdan, qui a interprété les paroles de Mario Draghi jeudi dernier comme un signal encourageant.

«Les marchés détesteraient. Mais qui s’en soucie?»: Wolfgang Münchau, directeur d’Eurointelligence et chroniqueur au Financial Times

Dans une chronique publiée dans le Financial Times, juste avant la réunion de la BCE, Wolfgang Münchau a jugé que l’institution devait se montrer «plus audacieuse». Dressant une liste de mesures possibles, ce journaliste allemand très écouté, directeur d’Eurointelligence, un site d’information et d’analyses sur l’économie européenne, a conclu par sa préférée: un «lancer d’hélicoptère». «Si la BCE se mettait à distribuer, disons, 3000 milliards, ou 10’000 euros par citoyen au cours des cinq prochaines années, cela réglerait très bien le problème de l’inflation. Une telle politique contournerait les gouvernements et le secteur financier. Les marchés détesteraient cela. Ils n’ont rien à y gagner. Mais qui s’en soucie?»

Il avait déjà évoqué cette piste en octobre, considérant que la situation n’était pas assez grave pour que la BCE prenne en considération cette «option nucléaire». Il n’est pas seul au «FT» à défendre cette idée. Parmi les autres chroniqueurs vedettes du quotidien de la City, Martin Wolf a aussi signalé sa préférence pour une telle mesure, parmi les choix possibles qu’il reste à la BCE.

«La BCE distribue déjà de l’argent à la population»: Patrick Artus, chef économiste, banque Natixis

L’idée est «intéressante». Mais ce n’est qu’un artifice comptable. Car, en réalité, la Banque centrale européenne (BCE) fait déjà du «QE for the people», assure l’économiste français Patrick Artus. «Les gouvernements s’endettent presque uniquement pour financer les dépenses sociales, le service de la dette ayant diminué, et ils ne font presque plus d’investissement public. Or, qui rachète la dette des Etats? La BCE.» Pour le responsable de la recherche économique de la banque Natixis, c’est un peu comme si l’institution payait directement l’assurance maladie des Français. «Pour beaucoup, la BCE n’aide que les banques avec ses plans de «QE», mais ce n’est pas vrai», soutient l’économiste.

Si la BCE se mettait à distribuer elle-même de l’argent, cela reviendrait à un jeu d’écriture comptable, poursuit l’économiste. Une manière de déplacer le trou éventuel dans un bilan. Mais qui ne changerait rien. En effet, si un Etat s’endette, la banque centrale vient à son secours. Et si la banque centrale doit être recapitalisée, ce sont les Etats qui s’en chargent. De même, quand elle fait des bénéfices, elle les redistribue aux Etats.

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