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A Milan, appareils à selfies et bêtes de design

Le Salon international du meuble s’ouvre mardi dans la capitale lombarde. La plus grande manifestation consacrée au design inspire aussi les écoles d’art de Suisse romande

Appareils à selfies et bêtes de design

Le Salon international du meuble s’ouvre mardi dans la capitale lombarde. La plus grande manifestation consacrée au design inspire aussi les écoles d’art de Suisse romande

Comme chaque année à la même époque, Milan vibre au rythme de la création design. Et comme chaque année, à côté des marques de meubles qui déballent là leurs catalogues de nouveautés, les écoles d’art sortent le grand jeu pour appâter leurs futurs étudiants. Et notamment la Design Academy d’Eindhoven, institution phare qui se dresse au pinacle de la formation design et qui présente les travaux de ses diplômés.

Pour la Suisse romande, ce sont l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL) et la Haute Ecole d’art et de design de Genève (HEAD Genève) qui transportent leurs pénates dans la capitale lombarde. A chacune son quartier. L’ECAL dans une maison avec jardin à Brera, au cœur de la cité. La HEAD dans une petite usine de Ventura Lambrate, design district branché situé légèrement en périphérie du centre-ville. Deux écoles, et donc deux manières d’envisager le design contemporain.

L’ECAL en mode photo

En 2014, l’ECAL avait imaginé une sorte d’appartement envahi par des objets connectés. Un design domotique et rigolo où l’ombre des lampes servait d’interrupteur, des cactus tactiles zinzinulaient et une main androïde ouvrait et tirait un rideau sitôt que le visiteur s’en approchait. Gros succès. L’école avait même remporté le Milano Design Award qui récompensait la meilleure exposition du raout milanais. «C’est une présence importante pour nous», explique Alexis Georgacopoulos, directeur de l’ECAL qui multiplie les collaborations avec l’horloger Vacheron Constantin, le fabricant de luminaire Luceplan et le designer sanitaire Axor. «Nous pouvons montrer à grande échelle à la fois notre savoir-faire et motiver nos étudiants. Et puis Milan ne déplace pas que les tenants du design d’objets. L’industrie automobile et les milieux de la mode sont également très présents. Ici, nous profitons d’une plateforme à la visibilité maximale. C’est souvent à ce moment que l’école décroche des partenariats pour l’année ­suivante.»

En 2015, l’Ecole d’art de Lausanne rejoue l’association du style et de la connectique. Ou plutôt du design et de la photographie, le décor reprenant celui d’un studio de prise de vue. «L’idée était de faire travailler ensemble les bachelors en photographie avec les masters en design produit», explique Camille Blin, designer et professeur à l’école de Renens. Intitulé #Photobooth, le projet se veut donc une approche à la fois ludique et technologique du style. «Mais aussi sociologique. L’année dernière, le projet confrontait les visiteurs à l’usage. Les objets montrés étaient communs, mais agissaient de manière peu commune. Cette année, on s’est dit que la mode du selfie et le succès de l’application Instagram pouvaient être des pistes amusantes à explorer. L’approche est toujours interactive, mais davantage futuriste. Le design présenté ici n’est ni domestique ni familier. Ce sont des objets nouveaux qui envisagent le studio photo de demain.»

Dans l’espace de la via dell’Orso, il y aura donc une dizaine d’objets qui fonctionnent tous sur le principe de l’image et des moyens de la prendre. Comme #Mask, dispositif en forme de faux miroir où sont incrustés des yeux et des bouches numériques. «Ce qui donne à celui ou celle qui se photographie au travers une tête étrange, du genre des vidéos de l’Américain Tony Oursler», reprend le directeur de l’ECAL.

Machines à selfies

Et le design dans tout ça? «Avec Nicolas Haeni, professeur de photographie, et Vincent Jacquier, responsable du département communication visuelle, nous sommes intervenus au niveau des concepts. Histoire de développer avec des étudiants en bachelor et en master quelque chose de léger pour un public souvent éreinté qui passe sa semaine à voir du mobilier», précise Camille Blin. Il y a par exemple les petites machines du #SelfieProject, outils autophotographiques inspirées de l’Autoprogettazione d’Enzo Mari. Le designer italien vendait alors – on est en 1974 – les plans d’un ensemble de meubles en bois à bricoler soi-même. Sur ce principe «Do It Yourself», les étudiants Kévin Gouriou & Calypso Mahieu mettront à la disposition des visiteurs les modes d’emploi pour fabriquer des accessoires d’optique. Et quoi d’autre? «Une boîte qui ressemble à un serveur informatique. Pendant toute la durée de la foire, elle imprimera en temps réel le flux du hashtag «selfie» avec une encre qui disparaît après quelques minutes.» Un effet Snapchat, l’application où les photos s’effacent au bout de quelques secondes, pour dire aussi que notre société connectée surfe quand même sur du vent.

La HEAD, nature animale

«Quand rend-on aux animaux ce qu’ils nous donnent?» Non, Alexandra Midal n’a rien d’une mamie à toutou. Mais la responsable de la filière master design à la HEAD s’intéresse à l’évolution de nos échanges avec le monde animal. «Autrefois, on faisait des procès aux bêtes. En Suisse, des anguilles et des sangsues ont été excommuniées pour avoir infesté des points d’eau. Et aujourd’hui, où en sont les jeunes générations?» On le voit, le projet The Animal Party présenté par la haute école genevoise à Milan n’est pas, plus que celui de son homologue lausannois, la simple addition de nouveaux meubles. Ouvert aux étudiants en bachelor comme à ceux du master, mêlant les filières, il invitait à créer des objets qui questionnent notre statut autant que celui des animaux.

A la manière de ce collier de perles assez long pour entourer de multiples rangs le cou d’une femme et celui de son chien, porté sous le bras comme un accessoire de mode vivant. Sandra Plisson, son auteure, a été inspirée par ces bijoux inventés pour cacher la cicatrice qui gâchait le cou de la reine Alexandra. Sous le nom de «colliers de chien», ils sont devenus un vrai phénomène de mode.

«Qu’on les aime ou pas, qu’on les mange ou pas, les animaux sont dans notre vie, constate Alexandra Midal. Les 25 propositions des étudiants le démontrent souvent avec une touche d’humour, mais elles offrent aussi des solutions innovantes.» Ainsi, Taïr Littman a revisité la collerette postopératoire qui empêche les animaux convalescents de toucher leurs cicatrices. Son objet, plus ergonomique, permet au chat ou au chien de se nourrir, d’être autonomes. Vanessa Lorenzo Toquero a imaginé un laboratoire domestique qui transforme en pigments pour imprimantes 3D des bactéries prélevées sur des salamandres. Océane Izard a mis au point une mini-usine à transformer les cacas canins en énergie pour piles électriques. Et Asli Slevcan Ozcan a adapté la forme de structures en contreplaqué aux différents modes de tissage de nos araignées de maison. Qui se trouvent ainsi à l’aise pour accomplir leur tâche d’insecticide naturel.

Amadouer le minet

Plus poétique, la fraise en cuir à porter autour du cou pour amadouer le chat de son amoureux. Luo Hingmeng et Junhan Xiao ont rempli les alvéoles de cuir de valériane afin d’amadouer le minet. Ou le pigeonnier d’Aurélien Reymond qui s’accroche à une fenêtre pour accueillir les roucoulades des couples en période de nidification. Mais les futurs parents restent à l’extérieur, dans leur monde.

Les NAC, ces nouveaux animaux de compagnie, sont bien sûr présents dans plusieurs projets. Comme le poulailler d’Antoine Guay et Jessica Brancato fait pour le salon ou cette cage à rongeurs tout en petites cases, à plugger sur la plus commune des bibliothèques, signée par Mathilde Porté et Victor Prieux, ou encore la maison pour gerbille dont les parties s’emboîtent pour emmener la bestiole en vacances.

On le voit, la diversité des objets conçus par les étudiants de la HEAD est grande, à l’image des questions soulevées par la place des animaux dans nos sociétés, en constante évolution. Le titre de l’exposition milanaise le dit aussi, choisi pour sa polysémie. «The Animal Party peut avoir une connotation politique autant que festive», souligne Alexandra Midal. Qu’il s’agisse de prendre le parti des animaux, de les célébrer ou de se reconnaître soi-même comme une bête, fêtarde ou non.

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Camille Blin

Designer, professeur à l’ECAL

«Le design présenté à Milan n’est ni domestique ni familier. Ce sont des objets nouveaux qui envisagent le studio photo de demain»
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