Corps

La chirurgie esthétique est-elle désormais la moindre des politesses?

Etre et paraître n’ont jamais 
été aussi confondus. À l’heure 
où chacun est tenu d’être en bonne 
santé et de le montrer, 
peut-on encore afficher ses rides 
sans passer pour négligé? 

Ce ne sera pas forcément le bistouri. Mais la seringue pleine de toxines, oui, sans doute. Et puis, à force, avec le temps, l’idée du bistouri aura fait son chemin. Vous ne le savez pas encore, mais, d’une manière ou d’une autre, vous aurez recours à la médecine esthétique. C’est d’autant plus certain si vous êtes une femme, mais les hommes n’échapperont pas à la question. Car aujourd’hui, soigner son apparence est devenu la moindre des politesses sociales.

La faute aux réseaux sociaux et à la société narcissique qu’ils engendrent? Pas uniquement. Les progrès de la médecine et les efforts liés à la prévention du vieillissement sont aussi à l’origine de cette évolution. Sans compter que la chirurgie esthétique elle-même a changé, avec des interventions moins lourdes et moins invasives. L’information à son sujet, grâce au partage d’expériences sur Internet, circule mieux et contribue à la rendre moins stigmatisante et taboue. À force, les normes qui définissent une apparence soignée deviennent toujours plus exigeantes: une femme de 50 ans aujourd’hui, dans l’œil de la société, ne ressemble plus du tout à une femme de 50 ans d’il y a 50 ans. D’où une pression sociale augmentée sur celles qui n’y ont pas recours. Pour s’en convaincre, commençons par rappeler combien, bien avant le lifting et le Botox, le maquillage et la teinture des cheveux ont évolué dans leur signification sociale. Associé à la superficialité, à la séduction, et donc à la sexualité, leur usage a toujours été codifié par la morale, comme le rappelle Marie-Thérèse Duflos-Priot dans un article intitulé «Le maquillage, séduction protocolaire et artifice normalisé».

Maquillage interdit

Jusqu’à peu, le maquillage était strictement interdit aux jeunes filles réputées pures, toléré chez les femmes vertueuses à condition qu’il soit discret et signalait les femmes légères s’il était ostensible. De nos jours, à tout âge, une femme qui sort de chez elle sans maquillage, sans camoufler son acné ou ses rides, passe pour négligée. Et rares sont celles qui ne couvrent pas leurs cheveux gris, même passé l’âge de la retraite. Car la bienséance, désormais, est moins sexuelle que sanitaire et consiste avant tout à s’afficher jeune, en bonne santé et bien dans sa peau.
Cette évolution sociale est intimement liée à celle de la médecine elle-même, et des politiques sanitaires qui ont fait de la prévention une dimension centrale de leur discours. Vincent Barras, historien de la médecine au CHUV: «Dès lors que certains comportements individuels ont été identifiés comme des problèmes de santé publique, ils commencent à être pointés du doigt. La prévention du tabagisme a ouvert la voie. Puis c’est la prévention de l’obésité qui est devenue prioritaire, avec la multiplication des injonctions liées à l’hygiène de vie et à l’activité physique. Etre bien, c’est aussi être beau. On passe d’une médecine paternaliste à l’ère où chaque individu est tenu pour responsable, aux yeux de la société, de l’entretien de sa propre santé.»

Bonne mine obligatoire

Aujourd’hui, avec le vieillissement démographique des sociétés industrialisées, c’est la prévention de la vieillesse elle-même qui semble devenue prioritaire. Et de fait, on vit désormais toujours plus longtemps en bonne santé. Le problème, c’est qu’il ne suffit plus de se sentir en forme. Il faut aussi en avoir l’air: «Avec l’âge, l’image que l’on a de soi, et celle que nous renvoient les autres, ou notre propre miroir, est toujours plus en décalage», commente Pierre Quinodoz, président de la Société suisse de chirurgie plastique, reconstructive et esthétique. «Qui ne s’est jamais réveillé en pleine forme, pour s’entendre dire par d’autres qu’il a l’air fatigué ou qu’il a mauvaise mine? Notre travail contribue au mieux-être des patients, puisqu’il tend à harmoniser l’image intérieure et l’image extérieure.» Parallèlement, l’affichage permanent de soi à travers les réseaux sociaux contribue largement à ce que se confondent l’être et le paraître. Le travail sur sa propre image, que ce soit par le maquillage ou la médecine esthétique, devient alors légitime dans la mesure où il concourt directement au bien-être psychologique. «Dans une société où chaque individu est renvoyé à se regarder, à s’observer, et à prendre soin de lui, l’apparence est devenue la mesure de sa propre valeur», estime Hélène Martin, professeure en études genre à la Haute Ecole de travail social et de santé. D’où, parfois, la détresse véritable que peuvent provoquer certains défauts d’apparence.

Injustice biologique

La chirurgie esthétique au service de la confiance en soi? Des études psychologiques le corroborent. Et d’aucuns vont jusqu’à affirmer que la cause des femmes, qui sont les principales clientes de cette médecine, pourrait en sortir grandie. «L’injustice biologique, c’est qu’elles subissent au cours de leur vie des changements hormonaux qui causent bien plus de dégâts que chez les hommes, estime Pierre Quinodoz. Notre travail permet de leur redonner confiance à un âge où, auparavant, leur vie sociale était considérée comme terminée.»
Hélène Martin, elle, préfère nuancer: «Le corps des femmes est socialement construit comme défaillant. Elles ne vieillissent pas plus mal, mais leur vieillissement est regardé comme plus laid que celui des hommes. Au même âge biologique, elles sont socialement plus vieilles que les hommes et subissent davantage de pression quant à leur apparence. Par ailleurs, les normes esthétiques, idéales et inatteignables, auxquelles elles sont tenues, sont racistes, sexistes et classistes. Autrement dit, l’idéal féminin reste jeune, Blanc et bourgeois. À partir de là, certaines féministes continuent de penser que recourir à la chirurgie esthétique est une capitulation face au patriarcat. Mais d’autres, au contraire, choisissent de voir dans les pratiques cosmétiques, maquillage et chirurgie, un potentiel libérateur. Ce serait alors une manière de gagner du contrôle sur son corps et, au fond, de se débrouiller comme on peut, dans un contexte qui, malheureusement, reste misogyne.» Alors si même le féminisme l’autorise…

Publicité