Voyage

Austin, anomalie texane

La capitale du Texas est aussi celle 
de la coolness 
totale et indolente. 
Ici, la musique 
live est reine, les étudiants observent les chauves-souris et les food-trucks pullulent

C’est ce sentiment de fin d’après-midi d’une journée triomphalement simple, et onctueuse. Un dimanche, peut-être un jeudi. Sans doute fait-il un peu trop chaud, la nuque est souple, les pensées brumeuses, excentriques, dansent encore au son d’un concert en plein air. C’est cette ivresse légère qui engourdit les muscles des cuisses et confine au bonheur. Qui donne envie de manger des tacos au petit déjeuner, aussi. C’est la ville d’Austin, cool, nonchalante, cordiale, qui tout entière contredit l’essence même du très conservateur Etat du sud des Etats-Unis dont elle est la capitale, le Texas.

«Keep Austin Weird», «Entretenez l’étrangeté d’Austin». Le slogan de la ville démocrate, recyclé aujourd’hui en autocollants sur tous les pare-brise, les devantures d’échoppes, quelques façades aussi, a été inventé en 2000 par un bibliothécaire – si, si, un bibliothécaire! – qui s’inquiétait de la popularité grandissante de sa ville. Il redoutait que son architecture ne cède aux sirènes des dollars et que ses habitants ne se lissent. C’était mal les connaître. Ils sont restés les mêmes et ont veillé scrupuleusement à ce que leur ville cultive sa différence.

Douce marginalité

Au-delà de sa douce marginalité, Austin séduit parce qu’elle s’offre d’emblée et sans calcul en ouvrant les bras au visiteur quel qu’il soit, d’où qu’il vienne (enfin presque, on reste aux Etats-Unis et on est à deux doigts de la frontière mexicaine). A peine avez-vous posé le pied sur son sol que vous voilà déjà arrimé à la selle du vélo rouge mis à disposition des habitants par la mairie un peu partout dans le centre, pour quelques dollars. Les rives du Lady Bird Lake – bras dodu de la rivière Colorado qui traverse la ville d’ouest en est – sont jolies, arborées, on y roule sans problème, on peut même y louer des avirons et on y croise, le dimanche surtout, la ville entière. A la tombée du jour, c’est d’ailleurs là, pile sous le pont de la Congress Avenue, que se trouve le meilleur point de vue pour pratiquer l’activité vespérale préférée des quidams d’avril à octobre: regarder les nuées de chauves-souris chasser. Si, si. Un prélude sans doute à ce qui est et reste l’occupation ultime qui fait battre le cœur d’Austin, la musique live.

Pour voir de l’art contemporain, rendez-vous à The Contemporary Austin.

La capitale du Lone Star State est aussi celle des concerts quotidiens, dont les salles sont légion et de grande qualité. La country, bien sûr, y est reine, mais tous les genres, et l’avant-garde en particulier, sont représentés. On citera le très rock Beerland, l’intimiste Saxon Pub ou le plus classique Continental pub. Sans oublier le célébrissime White Horse, dans la partie est de la ville, encore un peu sauvage mais de plus en plus trendy, qui accueille les groupes locaux, dans une ambiance de cow-boys. Le patron se met parfois au banjo lorsqu’il a fini de servir les cocktails. Austin, c’est aussi la ville du festival mythique South by Southwest – écrivez SXSW –, à la triple identité: musicale bien sûr, mais aussi cinématographique et interactive (Edward Snowden et Julian Assange ont fait partie des panélistes, et on dit que Twitter a pris ici son essor en 2007). Depuis 1987, chaque mois de mars donc, les musiciens de l’envergure de Marilyn Manson, Johnny Cash, Sonic Youth, Little Richards ou Lou Reed s’y donnent rendez-vous. Tout cela est devenu gigantesque, si bien que l’avant-garde hip-hop, electro, indie rock ou même punk se donne plutôt rendez-vous au Fun Fun Fun Fest – FFF (oui, seulement trois «F») –, qui se déroule au mois de novembre et sur les rives du Lady Bird Lake.

Au White Horse, célèbre club de country, le patron gratte parfois les cordes de son banjo.

Si l’eau sépare horizontalement la ville, la giga Congress Avenue la traverse du nord au sud. A la pointe septentrionale, le campus de l’Université du Texas, véritable ville dans la ville, qui donne à Austin sa fraîcheur juvénile et d’où provient une bonne part de son inépuisable énergie. C’est là, d’ailleurs, que Janis Joplin, le merveilleux écrivain J. M. Coetzee et Farrah Fawcett ont, en leur temps, fait leurs études. Juste en dessous se trouve downtown, le centre-ville, petit, charmant, surmonté par le Capitole, monument rose poudré fin XIXe, siège du gouvernement texan. On a cherché des lieux d’art contemporain, et on en a trouvé un seul, central, le bien nommé The Contemporary Austin. Pour les férus d’arts plastiques, mieux vaut opter pour Dallas ou Houston. Au sud d’Austin, SoCo, pour South Congress, quartier très branché mais tout de même agréable, qui regorge de bonnes adresses culinaires et de boutiques hôtels, comme le San José ou le Saint Cecilia.

L’avant-garde bio

Austin est la ville des food-trucks, disséminés un peu partout mais concentrés dans le sud et l’ouest du centre-ville. Et que l’on ne s’y trompe pas: ce qui y est servi est d’une qualité ahurissante. Pour preuve le «tradi» Veracruz All Natural, où les tortillas sont homemade, le East Side King, le food-truck de la star locale Paul Qui (qui a aussi son restaurant, le délicieux Qui), ou Juice Austin et ses jus fraîchement pressés, dont les fruits et légumes biologiques viennent des fermes environnantes. En matière de bio – dire organic –, Austin a toujours été à l’avant-garde et a donné des leçons à toutes les grandes villes des Etats-Unis. C’est ici qu’a été créé le premier Whole Food Market, devenu depuis la plus grande chaîne américaine de magasins d’alimentation bio.

Austin, ville du food-truck. Ici, le East Side King de la star locale Paul Qui.

Si le bruit de cette ville charmante devient soudain assourdissant et si l’écoute de la musique country vous pousse à prendre la route, n’hésitez pas à appeler Sam et Danilea Bottenfield qui louent des mobil-homes statiques en plein cœur de Terlingua, une ville fantôme du désert texan, à la pointe ouest du Big Bend National Park, à quelques heures de route. Vous reviendrez à Austin l’âme lavée.

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