Révélations

Les discussions secrètes de Genève

Depuis six ans, des chercheurs américains, européens et iraniens se rencontrent en secret. Les réunions, sauf deux, ont eu lieu à Genève. Objectif: établir des ponts informels pour éviter le pire. Ce processus, baptisé «Track II», révélé aujourd’hui par Le Temps, s’inspire des accords d’Oslo

La diplomatie informelle va-t-elle permettre aux Iraniens et aux Américains de se réconcilier, 30 ans après la rupture des relations diplomatiques entre Washington et Téhéran? Depuis six ans, des universitaires de la République islamique d’Iran et des Etats-Unis, mais aussi d’Europe, de Suisse, d’Etats arabes voire même d’Israël font fi des blocages et se réunissent régulièrement en Europe. Plusieurs réunions, qui comptent en moyenne une trentaine de participants, ont eu lieu à Genève. Les deux dernières se sont tenues en toute discrétion dans un autre pays européen. La plus récente a été organisée du 6 au 8 mars.

Soutien de Washington et de Téhéran

Les participants à ces rencontres appellent ce processus «Track II» (Piste II), un terme pour évoquer une diplomatie informelle et secrète (lire ci-dessous). Un professeur, qui participe à ces réunions, mais qui souhaite conserver l’anonymat de peur de perdre son travail, témoigne: «Le processus d’Oslo a commencé à ce niveau. Entre Iraniens et Occidentaux, il est essentiel de se parler, car les perceptions qu’on peut avoir des uns et des autres sont parfois très éloignées de la réalité. Le pire, c’est de se déshumaniser réciproquement.» Et le professeur d’ajouter: «Quand il n’y a pas de caméras, les peurs de parler librement disparaissent. Les participants ne se sentent pas contraints de jouer un jeu.»

La diplomatie informelle de Track II n’est pas déconnectée de la politique officielle de Washington et de Téhéran. Elle s’effectue avec un soutien en haut lieu. Lors de la dernière réunion, qui s’est déroulée au début mars, un proche du gouvernement iranien était présent, de même qu’un ambassadeur d’un autre Etat. Ce dialogue semble avoir l’aval du Conseil du discernement iranien et de l’ex-président Ali Akbar Hachemi Rafsandjani. Les fuites dont Le Temps se fait l’écho apparaissent dès lors comme une volonté d’influer sur la campagne qui mènera à l’élection présidentielle iranienne du 12 juin. Cette transparence semble aussi révéler l’urgence de la situation: Téhéran serait sur le point d’atteindre le seuil nucléaire.

Profil pointu

Le profil des professeurs d’université est en lien avec les problématiques régionales du Moyen-Orient et les relations américano-iraniennes. Certains sont des spécialistes de stratégie, d’autres des relations internationales. D’autres encore sont des experts nucléaires ou travaillent pour des organisations internationales. Quelques-uns d’entre eux conseillent des responsables politiques. Un participant qui souhaite également garder l’anonymat le concède: «Certains professeurs iraniens croient dur comme fer au processus en cours. En participant à Track II, ils risquent néanmoins de mettre leur vie en jeu.» Apparemment, quelques professeurs dont le nom est apparu dans des journaux grecs voici quelques années ont fini en prison.

Le professeur pense que le processus de Track II comporte un autre avantage. «En Iran, les décisions se prennent par consensus. Il est difficile de l’extérieur d’identifier qui sont les vraies personnes de pouvoir. Par nos discussions entre universitaires, nous sommes plus à même de savoir qui sont les vrais décideurs. Parfois, une personne n’a peut-être aucun titre, mais elle a un accès privilégié à ceux qui décident vraiment.»

Les préoccupations sur le programme nucléaire iranien

Si les universitaires qui se réunissent ne traitent pas directement du problème nucléaire iranien, ils n’éludent pas la question pour autant. Lors de la rencontre du 6-8 mars, deux points de vue se sont fait jour. Les uns défendaient l’idée qu’il valait mieux traiter de la controverse nucléaire séparément et ne pas l’associer à d’autres problématiques. D’autres en revanche ont plaidé pour négocier un «paquet global», comme ce fut le cas avec la proposition de l’Union européenne et de son représentant Javier Solana de «gel des sanctions contre gel du programme d’enrichissement d’uranium». D’autres questions ont été soulevées: que faire d’un Etat comme l’Iran qui est sur le point de franchir le seuil nucléaire? Selon nos sources, Téhéran dispose aujourd’hui de 4000 centrifugeuses et de 800 kilos d’uranium légèrement enrichi (LEU). Il faut 10 kilos d’uranium hautement enrichi pour faire une bombe. Le régime est-il en train de se militariser? Quel impact aurait un changement de président lors de l’élection du 12 juin prochain?

Les incertitudes américaines

Lors de la réunion de Track II de mars 2009, les Iraniens étaient moins présents que lors des précédents rendez-vous. Raison: ils semblent attendre les effets concrets du changement promis par l’administration américaine de Barack Obama. Selon nos informations, Washington devait achever la révision de sa politique iranienne à la fin mars. Les Américains s’interrogent. Faut-il continuer avec l’approche multilatérale du P 5+1 puissances négociatrices (Etats-Unis, France, Royaume-Uni, Chine, Russie et Allemagne) ou faut-il au contraire privilégier la voie bilatérale avec les Iraniens? Au sein de l’administration américaine, les rivalités internes font traîner les choses. Directeur politique des Etats-Unis au sein du P 5+1, William Burns, qui était aux pourparlers de Genève en juillet 2008 (diplomatie formelle, Track I) avec les Iraniens, est confronté à la concurrence de Richard Holbrooke et surtout de Denis Ross, un ancien de l’administration Clinton, qui a été nommé envoyé spécial pour le Moyen-Orient. «Mais qui est en charge du dossier? se demande un expert qui rappelle qu’à Téhéran, Denis Ross est perçu comme un dur. C’est un peu comme si on envoyait un gardien de la Révolution négocier à Washington.»

Complicité organisée

Pour l’heure, les réunions de Track II ne se tiennent plus à Genève. Motif? Avec l’intense activité diplomatique qui caractérise la Cité de Calvin, la discrétion n’est plus assurée. Mais il n’est pas exclu qu’en fonction de l’évolution des relations américano-iraniennes et du succès relatif de Track II, ce type de rencontres informelles puisse devenir plus médiatique et revenir à Genève. Cette hypothèse serait encore plus vraisemblable si la diplomatie d’ouverture de l’administration Obama envers l’Iran commençait à produire des résultats.

Jusqu’ici, quelque 400 universitaires ont pris part à ces réunions. Le contexte dans lequel elles se déroulent rappelle le cadre des négociations secrètes d’Oslo relatives au conflit israélo-arabe. Les participants choisissent un lieu discret, de préférence en pleine campagne, où les distractions sont peu nombreuses. Des petits groupes se forment et discutent de problèmes pointus. Souvent, les universitaires continuent leur discussion lors de balades dans la nature. Les participants aux réunions, qui durent en général trois jours, passent tout leur temps ensemble: du petit déjeuner au dîner afin de créer une quasi-complicité plus propice à la quête de solutions.

Les limites de la realpolitik

Difficile à ce jour de savoir si ce processus de diplomatie informelle va déboucher sur un accord entre les Etats-Unis et la République islamique. Un expert pense toutefois que le soutien des autorités iraniennes est relativement mou: «L’Etat, en Iran, est omniprésent. On peut douter qu’elles accordent trop d’importance au processus. Mais ce qui leur plaît, c’est qu’on parle du pays.» «Cela prouve que nous sommes pris au sérieux», aurait avancé un haut responsable iranien.

Le processus de Track II a cependant le mérite de rompre avec les canaux officiels et la realpolitik qui n’offrent qu’une faible marge de manœuvre. D’autant que les Etats-Unis n’ont plus de contact direct avec l’Iran depuis trente ans et que leur président George W. Bush inscrivit la République islamique sur l’«Axe du mal» dans son discours sur l’état de l’Union en janvier 2002. Les premières discussions de Track II paraissent coïncider avec le début de la guerre en Irak en mars 2003 quand Mohammad Khatami était encore président.

Aujourd’hui, bien que la présidence iranienne soit occupée depuis 2005 par l’ultra-conservateur Mahmoud Ahmadinejad, Track II continue…

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