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La stupéfiante arrestation de Roman Polanski

Le cinéaste franco-polonais est rattrapé par une affaire de mœurs. L’efficace coopération de la Suisse avec la justice américaine soulève consternation et incompréhension

L’annonce de l’arrestation du cinéaste Roman Polanski à son arrivée à Zurich samedi a fait l’effet d’une bombe. Stupéfaction, consternation, incompréhension: les réactions étaient violentes, dimanche, en Suisse et à l’étranger.

Une affaire de mœurs vieille de plus de trente ans a fini par rattraper le fameux cinéaste franco-polonais en Suisse, où le Festival du film de Zurich voulait lui rendre un hommage appuyé pour l’ensemble de son œuvre si souvent récompensée par les plus grandes distinctions internationales.

La police zurichoise a exécuté un mandat d’arrêt international lancé contre Polanski par la justice américaine pour un délit sexuel contre une mineure qui remonte à 1977 (lire ci-dessous). Les faits qui lui sont reprochés ne sont pas prescrits aux Etats-Unis. Le cinéaste risque la prison.

Un processus normal

«Il n’y a pas de raison de ne pas exécuter un mandat d’arrêt international valable», a d’abord expliqué l’Office fédéral de la justice. Plus tard, la ministre de la Justice, Eveline Widmer-Schlumpf, s’est à son tour exprimé pour justifier l’arrestation. Elle a souligné que les Etats-Unis n’ont exercé aucune pression sur la Suisse. Au fond, à l’entendre, la procédure suivie et l’arrestation ordonnée aux fins d’extradition sont tout à fait normales; la Suisse n’a pas le choix en cas d’émission d’un mandat d’arrêt international; qu’il s’agisse de Roman Polanski ou d’un citoyen lambda, c’est la même chose, l’égalité de traitement est un principe intangible de l’Etat de droit helvétique.

Pouvait-on manquer à ce point de sensibilité pour ne pas anticiper le tollé que cette arrestation allait provoquer et les dégâts d’image qu’elle ne manquerait pas d’entraîner? Car Roman Polanski n’est pas n’importe quel fugitif. Son œuvre a touché le monde entier. Que l’on pense à son film Le Pianiste, qui fait le récit bouleversant de la survie d’un musicien dans le ghetto de Varsovie? Roman Polanski, aujourd’hui âgé de 76 ans, a survécu lui-même au ghetto, à l’assassinat de sa première épouse par un serial killer puis à un lynchage médiatique après cette malheureuse aventure qu’il a eue un soir de l’année 1977 avec la fille, mineure, d’une actrice américaine.

En 1978, il était déjà une star du show-bizz quand il a fui en Europe pour ne pas être embastillé. Il a ensuite vécu pour l’essentiel en France et en Pologne, dont il est titulaire des deux nationalités, avec la garantie de ne pas être livré à la justice américaine. Polanski, qui a appris la vie dans la rue, a toujours vécu comme un battant. Le fait d’être poursuivi par les autorités américaines ne l’a ni freiné, ni empêché de mener la brillante carrière artistique que l’on sait.

Polanski était déjà venu en Suisse, sans jamais être inquiété. Gstaad est un point de chute où il a plusieurs fois été vu. Lors de ces précédents déplacements, les autorités suisses en ont eu connaissance trop tard pour agir à temps, expliquait hier Eveline Widmer-Schlumpf. Sa venue à Zurich pour l’ouverture du Festival de cinéma était au contraire annoncée depuis plusieurs semaines. Elle a permis à la machine judiciaire de resserrer son étau sur le réalisateur, sans que personne se doute de rien.

Pour sa brave et son efficace coopération avec la justice américaine, la Suisse choque les cinéphiles et les amis des arts. Elle fâche la Pologne et la France. A Varsovie et à Paris, l’incompréhension est totale. Le président Nicolas Sarkozy suit personnellement le dossier «avec la plus grande attention» et «partage le souhait d’une résolution rapide de la situation». Le chef de la diplomatie française, Bernard Kouchner, a déjà transmis à son homologue helvétique, Micheline Calmy-Rey, les doléances de son pays.

Violentes réactions

Des amis du cinéma et de la culture ont exprimé hier leur consternation lors d’une manifestation dans la rue à Zurich. Les réalisateurs suisses de films ont protesté violemment: ils estiment que l’arrestation de Polanski est «un scandale juridique qui nuira à la réputation de la Suisse à travers le monde» et «une claque dans le visage de tous les producteurs de culture en Suisse». Le directeur de l’Office fédéral de la culture, Jean-Frédéric Jauslin, redoute aussi le dégât d’image pour la Suisse. L’arrestation du cinéaste a totalement surpris le haut fonctionnaire fédéral. Or c’est lui qui devait prononcer hier soir à Zurich la laudatio en l’honneur de Roman Polanski. Autant dire que le malaise sera profond ces prochains jours au Palais fédéral.

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