Ukraine

La Shoah par balles reste un tabou

Pas de camp de concentration ni de chambre à gaz: les juifs ukrainiens ont été exécutés par balle et jetés dans des fosses. Pourquoi toujours le silence plus de soixante ans après?

Sur le sol trempé des sous-bois de Lisinitchi traînent quelques paquets de chips éventrés et des bouteilles vides, reliefs de joyeux pique-niques en forêt… Qui se souvient qu’ici, il y a plus de soixante ans, sont morts des centaines de milliers de juifs, fusillés un à un par les nazis? Une plaque de contreplaqué, portant une inscription en hébreu, a dû un jour le rappeler aux promeneurs. Nous en retrouvons des bouts éparpillés sous les feuilles mortes.

Dans sa maison de Lisinitchi, un vieillard, Berdy Meron, raconte ces «colonnes de gens qui traversaient le village, vers la forêt où on les fusillait. Et le bruit des mitrailleuses, qui ne cessait jamais». Ce vieil Ukrainien est lucide: «L’Etat a oublié tout ça, pourquoi les gens s’en souviendraient?»

Il existe des centaines de fosses communes identiques dans toute l’Ukraine, particulièrement dans l’ouest et le nord-ouest du pays, véritable yiddishland avant l’invasion allemande, en 1941. La Shoah par balles, médiatisée en Europe notamment grâce au travail du père Patrick Desbois, aurait fait plus d’un million de morts en Ukraine. Ici, pas de chambres à gaz, les juifs ont été tués d’une balle dans la tête, puis jetés comme du bétail dans des ravins ou des tranchées. Des opérations dirigées par les Einzatzgruppen, bataillons d’exécutions mobiles, détachés de la Wehrmacht pour accomplir la sale besogne.

A Lviv, bouillonnant centre d’une Galicie qui fut autrichienne, polonaise, puis soviétique, il ne reste plus que deux synagogues encore debout, et quelques inscriptions en hébreu sur les murs d’une vieille épicerie. Les rares monuments qui rappellent l’Holocauste ou l’ancien ghetto sont régulièrement profanés, et l’on y distingue des croix gammées mal effacées. «La plupart des habitants de Lviv ne reconnaissent pas l’héritage juif de la ville, affirme Tarik-Cyril Amar, directeur d’études à l’Institut d’histoire urbaine pour l’Europe de l’Est, basé à Lviv. Peut-être aussi parce que la société actuelle est concentrée sur une histoire strictement ukrainienne.»

Boris Zabarko, vieil historien juif, a été fait prisonnier, enfant, dans un camp de concentration, à Vinnitsa, à l’ouest de l’Ukraine. Son jugement est fait d’amertume. «Toutes les fosses ne sont pas découvertes, loin de là, car personne au sein du pouvoir ne s’intéresse à ce sujet. Ici à Kiev, où des dizaines de milliers de juifs sont morts dans l’immense massacre de Babi Yar, il n’y a pas un seul musée sur l’Holocauste. C’est une honte et une catastrophe pour notre pays.» Sujet tabou sous l’ère de l’Union soviétique, le silence est resté de mise après l’indépendance de l’Ukraine, en 1991.

Selon Tarik-Cyril Amar, «il y a deux raisons principales au silence partiel des autorités sur cette question. Les pogroms, qui ont eu lieu avant l’arrivée des Allemands et perpétrés par la population elle-même, et surtout le rôle de la police ukrainienne dans les massacres». Des Ukrainiens, auxiliaires volontaires des Allemands, dont la participation à l’Holocauste dérange dans un pays en pleine refonte de son histoire nationale, longtemps confisquée par les Soviétiques. Sans oublier ces combattants nationalistes, qui ont cru voir dans le nouvel occupant nazi un allié pour repousser l’impérialisme soviétique. L’étendue de leur collaboration est mal connue, ce qui n’a pas empêché la jeune Ukraine et son zélé président, Viktor Iouchtchenko, d’ériger ces combattants nationalistes en héros nationaux.

Héroïque ou victime, l’Ukraine contemporaine se construit une mémoire qui laisse bien peu de place à la nuance, mono-culturelle et mono-ethnique. En témoigne aussi ce véritable conflit mémoriel qui oppose ici l’Holocauste juif et l’autre grande tragédie ukrainienne, l’Holodomor. La grande famine de 1932-1933, responsable de millions de morts dans les campagnes ukrainiennes, serait selon le pouvoir actuel un «génocide» orchestré par Staline contre les Ukrainiens. Sa reconnaissance au niveau international fait l’objet d’une politique mémorielle forcenée, qui rend d’autant plus criant le désintérêt officiel vis-à-vis de la mémoire de l’Holocauste.

C’est ce que regrette Andriy Portnov, responsable de publication de la revue Ukraina Moderna: «Si l’Ukraine veut être un pays européen, il ne suffit pas d’améliorer notre législation ou nos gazoducs, nous devons aussi prendre part aux débats sur les grands thèmes communs. Et bien évidemment, l’Holocauste est l’un des éléments clés de l’identité européenne d’après-guerre.»

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