Afrique des grands lacs

Dix ans de massacres en RDC, la vérité au grand jour

Les pays de la région des Grands Lacs ont multiplié les pressions pour étouffer l’inventaire du Haut-Commissariat aux droits de l’homme. Chacun a pris part aux atrocités qui ont transformé la RDC en un champ de bataille sans précédent entre 1993 et 2003. Il sera publié le 1er octobre

En septembre 2005, à proximité de Rutshuru, une ville du Nord-Kivu, province de l’est de la République démocratique du Congo (RDC), des soldats creusent le sol pour y installer des latrines. Leurs pelles exhument des ossements. Rapidement, les langues alentour se délient et les militaires congolais sont menés à d’autres fosses communes. Combien d’êtres humains gisent ici? Plusieurs dizaines, des centaines peut-être, achevés par balle ou à la machette. Les victimes sont probablement hutues, massacrées entre octobre et novembre 1996, alors que l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) du chef rebelle Laurent Désiré Kabila et ses alliés de l’Armée patriotique rwandaise (APR) entament leur marche à travers le Zaïre, direction Kinshasa, pour y renverser le maréchal Mobutu.

Les Nations unies, dont une mission de maintien de la paix, la ­Monuc, a été déployée dans le pays en 1999, ouvrent une enquête. Elle est la première pierre d’un gigantesque travail d’inventaire des crimes perpétrés entre 1993 et 2003 en RDC, théâtre des conflits polymorphes les plus atroces depuis la Seconde Guerre mondiale, dont les victimes civiles se comptent en millions. Baptisé projet mapping, il sera réalisé trois ans plus tard par l’ONU.

La semaine passée, en dévoilant les principaux enseignements de ce rapport dont il s’était procuré une «version quasi définitive», le quotidien Le Monde a soulevé une tempête diplomatique qui a soufflé jusqu’au sommet de l’ONU, à New York. «La pression est monumentale», relève un expert suisse. En langage cru, ce rapport est «une patate chaude», de la «dynamite», assure un observateur américain. Un document consignant une série de vérités historiques, connues des spécialistes de la région, mais que la communauté internationale avait toujours maintenues sous le boisseau.

Ce rapport incarne aussi l’espoir, même ténu, de voir un jour les fossoyeurs du peuple congolais et des réfugiés sur son sol traduits en justice. Après une semaine d’incertitude et de bras de fer dans le cabinet du secrétaire général, Ban Ki-moon, l’ONU a annoncé que le projet mapping serait publié le 1er octobre prochain. Le sera-t-il dans une mouture remaniée, voire expurgée? Pour les uns, ce risque était réel, c’est l’une des hypothèses avancées pour expliquer sa fuite dans Le Monde. Mais dorénavant, la crédibilité de l’ONU est en jeu: le rapport n’a pas seulement été éventé dans la presse. Tout un chacun peut le trouver sur Internet, en français comme en anglais.

Les charniers du Nord-Kivu ne sont pas les premiers à avoir été mis au jour; ni les derniers. En 2005, leur découverte agit pourtant comme un électrochoc: les exactions commises en masse sur le sol congolais depuis le début des années 1990 n’ont jamais fait l’objet de condamnations judiciaires; toutes les velléités d’enquêtes ont été étouffées. La machine onusienne se met en branle. Kofi Annan, le secrétaire général à l’époque, décide d’envoyer en RDC une commission chargée de «dresser l’inventaire des violations graves commises entre 1993 et 2003». Cette décennie de damnation est découpée en quatre séquences: entre 1993 et 1996, les Kassaiens sont persécutés au Katanga et le Kivu est déstabilisé par les conflits locaux, avant de voir, en 1994, son fragile équilibre ethnique définitivement rompu par l’afflux de centaines de milliers de réfugiés hutus fuyant le Rwanda au lendemain du génocide tutsi; entre 1996 et 1998, la conquête du pouvoir par Kabila père fait basculer le pays dans une première guerre; en 1998 débute la «deuxième guerre», qui transforme l’ancienne colonie belge en un champ de bataille continental sans précédent, où s’affrontent jusqu’à huit armées africaines et 21 groupes rebelles. De 2001 à 2003, après plusieurs accords de cessez-le-feu, une transition précaire s’installe.

En 2007, Ban Ki-moon, le nouveau secrétaire général de l’ONU, entérine le projet mapping qui sera mené sous la tutelle du Haut-Commissariat aux droits de l’homme (HCDH). En mai de la même année, lors d’une tournée dans la région des Grands Lacs, Louise Harbour, alors à la tête du HCDH, décroche avec une facilité qui déconcerte les observateurs le feu vert de Joseph Kabila, le président de la RDC. Une équipe d’une trentaine de membres se constitue, elle se déploie sur le terrain en octobre 2008, pour six mois. En juin 2009, elle boucle son rapport et le transmet au HCDH.

Anthologie de l’horreur, il recense 617 incidents, viols, massacres de civils, pillages, enrôlement d’enfants soldats, qui révèlent «la perpétration de graves violations des droits de l’homme ou du droit international humanitaire». Chacun est corroboré par «deux sources indépendantes». Si tous les groupes armés sont désignés par leur appellation, seules de rares personnalités sont nommément identifiées. Une liste confidentielle des auteurs présumés de crimes a été transmise au HCDH.

Durant une pleine année, le rapport circule entre Genève et les Nations unies à New York. Navi Pillay, à la tête du HCDH depuis septembre 2008, lui accorde une importance manifeste. En février dernier, devant des étudiants de l’Institut de hautes études internationales à Genève, elle se réjouit ainsi de ce que ce projet mapping soit, à sa publication, «un outil puissant et constructif» pour «lutter contre l’impunité». Mais la date de cette publication, précisément, reste un objectif diffus. On évoque le mois de septembre; c’était sans compter sur le mécontentement des principaux concernés lorsqu’ils en prennent connaissance, Kinshasa en juin, puis cinq autres capitales régionales en juillet.

Chacune a pris part aux atrocités. Les responsabilités des Ougandais, Angolais et Burundais sont consignées noir sur blanc. Celles de l’AFDL et de l’Armée patriotique rwandaise aussi. Elles sont potentiellement les plus lourdes. D’après le rapport, tel qu’il circule actuellement sur la Toile, à partir de 1996 et durant des mois, ces deux entités ont perpétré à l’encontre de dizaines de milliers de réfugiés hutus, hommes, femmes, enfants, vieillards et malades des attaques d’une nature «systématique, méthodologique et préméditée». Elles «révèlent plusieurs éléments accablants qui, s’ils sont prouvés devant un tribunal compétent, pourraient être qualifiés de crimes de génocide», poursuit le rapport.

Ces allégations ont plongé le Rwanda dans une fureur noire. «Le régime de Kigali a bâti toute sa réputation sur sa victoire sur les génocidaires. On se rend compte d’après ce rapport qu’il ne s’est pas nécessairement comporté mieux que les autres», décrypte l’expert suisse. Depuis la semaine passée, le chantage exercé par le Rwanda sur Ban Ki-moon est devenu tout à fait officiel. Comme il l’avait déjà fait en 2008, sans aller jusqu’au bout, le pays menace de reconsidérer sa participation aux forces de maintien de la paix si le rapport est publié. «Nos troupes sont en attente, la balle est dans le camp des Nations unies», a défié mardi lors d’une conférence de presse la ministre des Affaires étrangères, Louise Mushikiwabo, en raillant: «Comment l’ONU peut-elle accuser l’armée rwandaise de violer et de tuer, et au même moment vouloir d’elle qu’elle se consacre à la protection des populations autour du monde?»

Le Rwanda est le second contributeur à la force hybride ONU/Union africaine au Darfour, la Minuad (3326 hommes sur 21 816), et participe à la Minus au Sud-Soudan (300 hommes). «Les soldats rwandais ont la réputation d’être disciplinés et compétents et le commandant en chef de la Minuad est le général rwandais Patrick Nyamvumba. Leur retrait déstabiliserait une opération qui se heurte déjà à de lourdes difficultés», explique Pamphile Sebahara, spécialiste des conflits africains. Il serait aussi un revers sérieux pour l’ONU, dont les forces de maintien de la paix ont mauvaise presse en Afrique et qui peine à mobiliser de nouveaux contingents.

Le chantage a certainement pesé dans la décision de différer la publication du projet mapping. Il aurait par ailleurs été délicat de braver le courroux de Paul Kagamé, réélu à la présidence en août (93% des voix), alors qu’il doit être réinvesti ce lundi pour un mandat de sept ans. Il sera à nouveau sur le devant de la scène, onusienne cette fois, du 20 au 22 septembre lors de la conférence sur les Objectifs du millénaire à New York. En juin dernier, Ban Ki-moon l’a désigné à la coprésidence d’un comité chargé de stimuler ces objectifs.

Même s’ils ont pris quelques distances à mesure que les dérives autoritaires de son régime devenaient manifestes, Paul Kagamé compte encore des soutiens. Washington en est un. A mots couverts, les Américains se sont interrogés sur la qualité du projet mapping; en France, le Quai d’Orsay a en revanche indiqué en attendre «avec un grand intérêt la publication». En Ouganda, un porte-parole du gouvernement a dénoncé l’impéritie de l’ONU à résoudre les crises dans la région; au Burundi, les autorités ont réfuté l’implication de leur ­armée. Côté congolais, le ministre de la Communication, Lambert Mende Omalanga, a déclaré sur RFI que «le président (Laurent Kabila) est convaincu que la fin de l’impunité marquera l’ère du développement». Un document officieux que s’est procuré Le Temps révèle pourtant que l’accueil réservé par Kinshasa au projet mapping est glacial. Il dénonce «les faiblesses» du rapport («imprécision manifeste de plusieurs faits et chiffres», «excès de négativisme»), dont les pages ont été «gonflées», «afin qu’il impressionne».

Dans une verve acerbe, le gouvernement congolais déplore le fait que «certaines violations graves des droits de l’homme ne (soient) volontairement pas reprises» telles «celles perpétrées par la Monuc sur les populations civiles». Il proteste contre «le délai très court accordé à la RDC pour réagir», «à peine deux mois». A force de pressions, la RDC et ses voisins ont obtenu un mois de plus pour rédiger leurs commentaires. Navi Pillay, dont on murmure qu’elle a tout fait à New York pour que le rapport ne tombe pas aux oubliettes, a annoncé qu’ils seraient eux aussi publiés, le 1er octobre.

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