Allemagne

L’Allemagne face à l’intégration de ses musulmans

Les responsables politiques sont dépassés par le soutien populaire envers Thilo Sarrazin, auteur d’un récent pamphlet xénophobe. Beaucoup redoutent la création d’un parti populiste, absent du paysage politique

Condamné par toute la classe politique pour ses propos xénophobes et antisémites, Thilo Sarrazin est devenu en quelques jours un «héros populaire». Son pamphlet, L’Allemagne court à sa perte, publié la semaine dernière est un grand succès de librairie. La première livraison de ce livre dénonçant le manque de volonté d’intégration des quelque 4 millions de musulmans en Allemagne s’est vendue dès le premier jour. L’ouvrage ne sera pas disponible avant mercredi, regrette son éditeur.

Numéro 1 des ventes sur le site Amazon, il bénéficie de commentaires élogieux qui reflètent l’ambiance dans le pays: «Bravo, continuez comme cela. Sarrazin Président!»; «Monsieur Sarrazin écrit ce que pense la grande majorité des Allemands»; «La prochaine génération lui sera reconnaissante». Selon les sondages, plus de 40% des Allemands sont contre la décision de la Banque centrale allemande de renvoyer le trublion pour ses propos (Thilo Sarrazin est membre du directoire de la Bundesbank).

Plus surprenant, la procédure d’exclusion du Parti social-démocrate, auquel il appartient, a déclenché une vague de protestation inattendue à gauche. Sigmar Gabriel, le président du Parti social-démocrate (SPD) a reconnu avoir reçu plusieurs milliers de lettres et de mails contre la décision de l’exclure du parti. «Cela va nous porter préjudice», a-t-il concédé. Le patron de la gauche craint que «l’affaire Sarrazin» ne ruine tous ses efforts alors que le SPD regagnait enfin des points dans les sondages.

Au-delà de la polémique, la publication de ce livre xénophobe a déclenché un grand débat sur l’intégration. Pratiquement tous les talk-shows télévisés sont actuellement consacrés aux problèmes de l’intégration, notamment des populations musulmanes. Les Allemands réclament maintenant une «vraie discussion» sur le sujet de la part de leurs responsables politiques.

«Nous avons besoin d’un nouvel élan dans ce domaine», a reconnu Volker Kauder, président du groupe parlementaire des chrétiens-démocrates (CDU). D’autant plus qu’une grande partie des Allemands, hier si fiers de leur équipe de football «multiculturelle», applaudit des thèses traditionnellement défendues par l’extrême droite. Selon une étude menée par l’université de Bielefeld, un citoyen sur deux soutiendrait les idées de Sarrazin. «Seulement 16% pensent que la culture islamique est compatible avec l’Allemagne», assure Andreas Zick, chercheur en sciences sociales de cette université. «C’est encore moins qu’en Hongrie et aux Pays-Bas», ajoute-t-il.

Angela Merkel a tenté de calmer les esprits en accordant une interview au quotidien turc publié en Allemagne, Hürriyet, puis au quotidien populaire allemand Bild. Elle a dénoncé l’amalgame fait entre l’islam et la violence de certains jeunes de «quartiers difficiles». Si elle a pris ses distances avec les déclarations du banquier fédéral, elle a néanmoins réclamé un débat «sans tabou» sur l’intégration. «Ce sera le grand thème politique de l’année», estime Dieter Wiefelspütz, porte-parole des questions de politique intérieure au SPD.

Surtout que l’affaire Sarrazin pourrait durer plusieurs mois. Le renvoi du banquier n’est pas encore chose faite. Les experts en droit du travail estiment que Thilo Sarrazin n’a commis aucune faute professionnelle. Un licenciement serait sans aucun doute contesté par l’intéressé devant les tribunaux. Le président de la République, seul à pouvoir destituer un membre du directoire de la Bundesbank, devra donc prouver qu’il a porté préjudice à la banque fédérale. Christian Wulff, élu en juin dernier avec l’objectif de rassembler les Allemands, fait face à son premier grand défi politique. Il doit prendre une décision qui risque d’accentuer les divisions.

On redoute par ailleurs la création d’un parti populiste sur des modèles voisins de l’Allemagne. Certains voient en Sarrazin la version allemande de Geert Wilders, le leader du parti néerlandais anti-islam PVV. «Il existe un potentiel pour un parti à plus de 5% des voix (ndlr: seuil pour entrer à l’assemblée fédérale)», assure Jürgen W. Falter, politologue à l’université de Mayenne. «Mais il faudrait un leader charismatique comme le néerlandais Pim Fortuyn ou l’Autrichien Jörg Haider», dit-il. Thilo Sarrazin, qui pourrait rassembler 18% des voix selon un sondage de l’Institut Emnid, n’a pas cette carrure, estiment les politologues.

Actuellement, seuls les néonazis du NPD exploitent la fibre xénophobe en Allemagne. Mais leur profil reste trop lié au passé hitlérien. S’ils sont encore absents de l’assemblée fédérale (Bundestag), ils disposent de sièges dans certains parlements à l’Est. Quant aux conservateurs, ils ne mènent plus de campagnes populistes contre les immigrés depuis le départ de l’ancienne génération, comme ce fut le cas en Hesse avec Roland Koch et en Rhénanie-du-Nord-Westphalie avec Jürgen ­Rüttgers.

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