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Les bahaïs, minorité honnie par Téhéran

Non reconnu en Iran, le bahaïsme, fondé sur des croyances syncrétiques et modernistes, est malmené depuis sa création

Petite, Maryam se souvient qu’on la traitait d’«impure» dans la cour de l’école. C’était il y a cinquante ans, avant l’avènement de la Révolution islamique. Foad, lui, se demande où sont passés les ossements de sa sœur depuis que le cimetière Golestan Djavid a été rasé au bulldozer, en 1993. Début août, sept membres de la communauté ont été condamnés à vingt ans de prison, l’un deux a déjà 77 ans. Depuis qu’ils existent, les bahaïs sont la minorité religieuse la plus persécutée par Téhéran. Pourquoi? Contactés par Le Temps, les diplomates iraniens en Suisse ont refusé de s’expliquer.

«L’islam se considère comme la dernière religion, celles qui viennent ensuite irritent les dirigeants musulmans. Cela remet en cause leur vision du monde», souligne Mohammad-Reza Djalili, professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement, à Genève. Mahomet est le dernier prophète, mort à Médine en 632; il ne peut y en avoir d’autres. Or, le bahaïsme est né en Iran au XIXe siècle, de la révélation de l’aristocrate pacifiste Bahá’u’lláh, lequel se présentait comme un prophète entendant unifier l’humanité.

«Nous croyons en un créateur unique délivrant des messages à des époques et en des lieux différents, rapporte Maryam Nicollier, bahaïe résidant à Genève. La base de toutes les religions est la même, l’amour du prochain, mais les règles diffèrent selon les siècles et les endroits. Les exigences, ainsi, n’étaient pas les mêmes du temps de Jésus ou Mahomet. Bahá’u’lláh est le prophète le plus récent, mais il y en aura d’autres.»

Chrétiens, juifs et zoroastriens sont tolérés en terre persane, parce que leurs religions ont précédé l’Islam. Ces minorités disposent de députés au parlement, tandis que les bahaïs n’ont aucune existence légale. «Le bahaïsme est la seule religion non islamique de l’Iran à être issue de l’islam, et jusqu’à nos jours les bahaïs sont considérés comme des anciens musulmans. La législation de la République islamique punit de mort l’apostasie», précise Stéphane Dudoignon, sociologue des religions et spécialiste de l’Iran.

Certaines accointances existent encore entre les pratiques bahaïes et les coutumes musulmanes, comme la non-consommation d’alcool. Mais la religion bahaïe, syncrétique, prône un progressisme très éloigné de l’islam pratiqué en Iran. Pierre d’achoppement depuis le XIXe siècle, l’égalité – presque totale – est recommandée entre les hommes et les femmes. «Forcément cette idée heurte les islamistes affirmant qu’un homme vaut deux fois plus qu’une femme», martèle Danièle Bianchi, porte-parole de la communauté bahaïe de Genève. «L’absence de clergé, la liberté de pensée et la responsabilité de croyance individuelle – on n’est pas bahaï de père en fils – sont d’autres concepts qui bousculent les ayatollahs. D’autant que ces principes pourraient s’avérer attractifs pour une partie des Iraniens. Cela explique que nous soyons sans cesse accusés de porter atteinte à la sécurité de l’Etat», complète Diane Ala’i, représentante des bahaïs auprès des Nations unies.

Nombre d’Iraniens, étudiants et femmes notamment, ont crié leur soif d’ouverture lors de la «Révolution verte» en juin 2009. Mah­di Jahandar, ancien mollah établi en Suisse et chercheur en théologie comparative et droits humains, n’est pourtant pas convaincu que le bahaïsme puisse séduire ces dissidents du chiisme d’Etat. «Cette religion est un tel tabou dans notre société, à l’image de l’homosexualité, que je ne vois pas comment elle pourrait apparaître attirante. Etudiant en théologie, j’ai cherché des livres sur le sujet. Après beaucoup d’efforts, j’en ai trouvé quelques-uns et j’y ai appris des choses extrêmement choquantes. Il était dit, par exemple, que les femmes bahaïes peuvent avoir quatre époux.»

«La presse locale véhicule des horreurs sur nous, dénonce Danièle Bianchi. On peut y lire que nous mangeons les enfants musulmans pendant nos cérémonies ou encore que les femmes bahaïes sont des prostituées, parce nos mariages ne sont pas reconnus.» Les mauvais traitements infligés aux bahaïs sont aussi le fait de la population iranienne. Régulièrement, des récoltes sont saccagées, des maisons brûlées. Une cinquantaine de demeures ont été mises à sac en juin dernier dans un village du nord du pays.

«Il y a aussi des gestes de solidarité. Des Iraniens embauchent des bahaïs en les faisant passer pour musulmans ou chrétiens, un membre de notre communauté va bénéficier de la protection de sa famille, même si celle-ci est chiite… L’animosité est loin d’être générale», tempère Foad Saberan, bahaï téhéranais depuis longtemps exilé à ­Paris.

Comme une «5e colonne»

Autre allégation répandue dans les médias iraniens, la théorie de la «cinquième colonne». Les bahaïs seraient des espions occidentaux, pour preuve le «modernisme» de leurs croyances, leur siège en Israël et leurs multiples liens avec les Etats-Unis. Bahá’u’lláh passa les dernières années de sa vie dans la région de Haïfa, et l’administration internationale de la communauté déroule aujourd’hui son jardin magnifique sur le mont Carmel.

Originaire d’Iran, la religion bahaïe est désormais présente sur tous les continents. Forte d’environ 6 millions de membres à travers le globe, la communauté n’en compte que 300 000 dans l’ancienne Perse. Les frictions sont fréquentes en terre musulmane. Une poignée de bahaïs implantés en Egypte se sont vu dénier le droit à des papiers d’identité. Mais c’est dans l’Iran chiite que les bahaïs sont les plus mal traités. Les portes de la fonction publique leur sont fermées, comme celles de l’université. Très attachés à l’éducation, certains créent des écoles clandestines à domicile, mais régulièrement ordinateurs et matériel sont saisis par les autorités.

De quoi énerver les caciques

«La communauté bahaïe recrute traditionnellement dans les strates supérieures de la société iranienne, dans les milieux du bazar d’abord, puis de la banque, de la nouvelle économie et de la culture – avec de très nombreuses attaches internationales, notamment dans la puissante diaspora d’Amérique du Nord. De quoi énerver intrinsèquement les caciques de Téhéran, dans la mesure où ce sont autant de secteurs qui échappent à leur monopole sur les ressources du pays», analyse Stéphane Dudoignon.

L’idée est communément admise que les bahaïs comptent parmi les favorisés de la nation – quelques-uns d’entre eux ont occupé des fonctions importantes à l’ère des Pah­lavi. «En réalité, la majorité vivent en zone rurale et ne sont pas plus fortunés que la moyenne des Iraniens», relativise Farhad Khosrokhavar, directeur de recherche à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, à Paris.

Mahmoud Ahmadinejad, aux commandes de l’Etat depuis 2005, organise une répression féroce envers toute forme de dissidence, et les bahaïs sont parmi les premiers visés. «L’Iran est une vaste prison pour beaucoup de monde, mais la caractéristique des bahaïs est qu’ils sont malmenés de l’enfance à la mort, sans avoir besoin de rien faire pour cela», déplore Foad Saberan. Psychiatre, l’homme voit une explication freudienne à cet acharnement: «Les mollahs sont obsédés par le sexe, or il est totalement réprimé en Iran. La violence qui en découle doit sortir quelque part et ce sont les bahaïs qui en font les frais, comme les juifs avant eux.»

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