trafic d’organes

«Tout le monde au Kosovo sait ce qui s’est passé. Par peur, ils se taisent»

Le rapport de Dick Marty sur le trafic d’organes humains au Kosovo a été adopté à l’unanimité jeudi à Paris en commission de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Le conseiller aux Etats tessinois espère que les révélations déclencheront une «dynamique de vérité»

– Le premier ministre du Kosovo Hashim Thaçi veut porter plainte contre vous. Cela vous inquiète?

Dick Marty: J’ai déjà connu cela lorsque j’ai sorti mon rapport sur les prisons secrètes en 2007. On voulait me poursuivre en justice. Aujourd’hui, plus personne ne conteste l’existence de ces prisons. Monsieur Thaçi est libre de faire ce qu’il veut. Ça ne me fait pas plus peur que ça…

– Comment expliquez-vous que cela ait pris tant d’années pour établir les faits?

– Tous les faits étaient largement connus par la plupart des Etats. De nombreux rapports des services de renseignement – allemands, britanniques, italiens, grecs – et des rapports du FBI sur les activités criminelles de la bande de Thaçi ont été adressés aux différents ministères des Affaires étrangères. Mais ils ont opté pour l’opportunité politique. Ce qu’il y a de nouveau aujourd’hui, c’est que quelqu’un les ait rendus publics.

– Pensez-vous que la Suisse a participé à cette opportunité politique?

– Je crois savoir que Monsieur Thaçi a été, pendant une période, persona non grata en Suisse. Berne savait donc qu’il y avait des problèmes. Car je ne pense pas qu’on inflige des interdictions d’entrée à des personnes parfaitement honorables.

– Mais la Suisse a joué un rôle pionnier dans la reconnaissance de l’indépendance du Kosovo en 2008.

– J’étais président de la Commission de politique étrangère à cette époque, et, comme d’autres collègues, nous estimions que la reconnaissance du Kosovo de la part de la Suisse était précipitée. Je pense que la communauté internationale devait savoir qui étaient ces dirigeants de l’UÇK. Il y a encore quelques années, l’UÇK était considérée comme un mouvement terroriste.

– Les informations contenues dans ce rapport peuvent-ils tenir lieu de preuves pour la justice?

– Ce rapport contient une série d’indications documentées qui devraient inciter n’importe quelle autorité judiciaire à ouvrir une enquête indépendante et approfondie. Ce que j’ai pu découvrir, avec très peu de moyens – nous étions une équipe de trois à temps partiel –, une autorité judiciaire motivée, et qui évidemment jouirait d’un appui politique, devrait pouvoir non seulement le confirmer mais en découvrir encore davantage. La réalité, c’est qu’en choisissant l’opportunité politique, on a pensé qu’il ne fallait plus s’occuper du passé. Mais le futur d’un pays ne peut pas se fonder sur des non-dits, des mensonges. Tout le monde au Kosovo sait ce qui s’est passé. Mais, par peur, ils se taisent. Je rappelle que de nombreux témoins ont été assassinés avant de s’exprimer devant le TPIY. Au procès Haradinaj, ils ont même été tous liquidés [ndlr: neuf témoins assassinés lors du procès de l’ancien commandant de l’UÇK]. Comment voulez-vous que les gens osent parler dans ces conditions?

– Quelle a été la plus grande difficulté pour mener cette enquête?

– Le mur du silence. La société balkanique est très clanique, et obéit au principe de l’omerta. Beaucoup préfèrent faire des années de prison plutôt que de donner le nom de responsables. Mais des gens acceptaient de parler parce qu’ils avaient la certitude que je protégerais mes sources.

– Des zones d’ombre demeurent?

– Ces trafics d’organes ont des ramifications internationales inquiétantes. C’est un phénomène qui dépasse le Kosovo et que l’on combat de façon insuffisante. Cette tragédie fait certainement plus de victimes que le terrorisme.

– En savez-vous plus sur les bénéficiaires de ces organes en 1999 et les pays impliqués?

– Oui, j’en sais plus, mais nous n’avons pas donné de détails par respect pour le procès en cours actuellement sur le trafic d’organes qui a eu lieu en 2006 à la clinique Medicus à Pristina, cela sous le nez des internationaux. Et je suis persuadé que ce sont en partie les mêmes personnes qui ont collaboré au trafic de 1999-2000. Aussi, je ne voulais pas être accusé de vouloir influencer ce procès.

– Avez-vous eu des contacts avec Carla Del Ponte pour évoquer le résultat de vos recherches?

– Je l’ai rencontrée l’année dernière. Elle m’avait affirmé que les prélèvements faits dans cette «Maison jaune» [en Albanie, lire LT du 16.12.2010] se trouvaient dans les archives du TPIY. Mais lorsque je les ai demandés, on m’a curieusement répondu qu’ils avaient été détruits. Du coup, aucune analyse plus poussée n’était possible.

– Qu’attendez-vous de la publication de ce rapport?

– Lorsque l’on m’a commandé ce rapport au Conseil de l’Europe, je n’étais pas enchanté, mais je l’ai fait au plus près de ma conscience. Maintenant, c’est aux autorités compétentes de faire la lumière. J’espère que ce rapport déclenchera une dynamique de vérité qui encourage d’autres témoins à parler.

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