10 mai 19841

Spectre communiste et fuite de capitaux en Suisse

Après le 10 mai 1981, les valises affluent à Genève, source d’un contentieux réel quoique feutré entre les deux pays

Le 10 mai 1981, l’élection de François Mitterrand ne suscite pas qu’espoirs ou amertume en France. En Suisse, et particulièrement à Genève, elle soulève un climat d’abord circonspect puis fiévreux et propice aux anecdotes les plus fantasques.

D’après les on-dit, des valises remplies de billets et des roues de secours farcies d’or franchissent en masse la frontière. D’autres croient alors savoir que des douaniers hexagonaux battent discrètement le pavé à proximité des établissements financiers genevois pour y photographier les plaques d’immatriculation françaises. Il paraît même que des aventuriers lestés de leur fortune se jettent en aile delta depuis le haut du Salève pour atterrir au bout du lac.

Elucubrations ou faits avérés? Trente ans plus tard, les témoins semblent avoir égaré leurs souvenirs de cet épisode de fuite de capitaux de la France vers la Suisse, source d’un contentieux réel quoique feutré entre les deux pays. «La France a exercé des pressions morales et psychologiques sur la Suisse, mais il n’y a pas eu de pression officielle», se souvient Jacques-Simon Eggly, qui officiait au Journal de Genève. Si elle fait le beurre des banquiers genevois, vue de Paris, l’affaire est sérieuse. Nul n’a jamais chiffré le montant exact de l’épargne en désertion. Mais les statistiques de la Banque nationale suisse attestent sans conteste de la tendance en rendant compte, en 1981, d’une explosion des engagements à titre fiduciaire des banques helvétiques auprès des Français.

Il faut dire qu’en France, la grande peur de la spoliation a gagné les milieux possédants, financiers et industriels. L’effroi, qui étreint aussi les détenteurs étrangers de capitaux dans l’Hexagone, est attisé par la rhétorique pesante de la majorité sortante et les journaux de droite. «Le collectivisme d’inspiration marxiste est désormais à nos portes», s’alarme ainsi Le Figaro au lendemain du scrutin.

Le franc attaqué

Le nouveau président socialiste a promis «la rupture avec le capitalisme» et l’entrée de ministres communistes au gouvernement. Dès le 11 mai, le franc français est attaqué sur les marchés financiers, et en dix jours, la Banque de France est contrainte de dépenser un tiers de ses réserves, 5 milliards de dollars, pour le défendre. Le premier geste de François Mitterrand, à son investiture le 21 mai, est le renforcement du contrôle des changes pour freiner la chute, relate le journaliste Pierre Favier *.

Mais en dépit d’un renforcement des contrôles à la frontière, les transferts de fonds en Suisse se poursuivent. La bisbille entre les deux pays culmine lors de l’affaire Pargesa, cette entité capitalistique échafaudée à la hâte pour faire échapper la filiale suisse de la banque Paribas à la nationalisation décrétée par le gouvernement de Pierre Mauroy à l’automne 1981. La mort de la relance et le virage socialiste vers la «rigueur», confirmé en 1983, enraient l’hémorragie de capitaux. Et, en avril de cette année, François Mitterrand se rend en Suisse. Cette visite officielle, la première d’un chef d’Etat français depuis 1910, est alors placée sous le signe du bon voisinage.

* 10 jours en mai. Pierre Favier, Seuil, 2011.

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