Syrie

Moscou livre toujours des armes

Un bateau aurait déchargé un arsenal au cours du week-end dans la base navale militaire russe de Tartous, en Syrie. La Russie protège toujours son allié géopolitique précieux dans la région et rejette toute intervention comme en Libye l’année dernière

L’arrivée le week-end dernier du cargo Professor Katsman dans le port de Tartous est tombée au mauvais moment pour le Kremlin. La livraison d’armes russes fait mauvais ménage avec la révélation simultanée du massacre d’une centaine de personnes à Houla par des paramilitaires fidèles au président Bachar el-Assad. Pendant que les capitales occidentales condamnent unanimement le régime syrien, Moscou fait le dos rond en refusant tout commentaire sur la marchandise transportée par le bateau russe.

«Les livraisons d’armes à la Syrie ne sont pas interdites par l’ONU», souligne Igor Korotchenko, expert militaire proche du Kremlin. Et pour cause, Moscou et Pékin opposent systématiquement leur veto à toute sanction soumise au Conseil de sécurité de l’ONU contre le régime de Bachar el-Assad. «Des livraisons d’armes sont effectuées régulièrement, poursuit l’expert, mais cet armement ne peut en aucun cas être utilisé contre des manifestants ou même contre les rebelles. Il s’agit d’armement exclusivement destiné à dissuader d’une agression étrangère contre le territoire syrien.»

Les livraisons officielles de la Russie à Damas comportent des missiles guidés supersoniques de grande portée Yakhont, destinés à des cibles navales, des missiles antiaériens BuKM2E et des avions de chasse MiG-29 M/M2 modernisés. «Les armes légères, l’artillerie et les munitions ne viennent pas de Russie», assure l’expert, précisant que ce type d’arme se trouve facilement dans la région.

Konstantin Makienko, analyste militaire au Centre d’analyse stratégique et technologique, confirme la forte probabilité que le Professor Katsman contienne des armes russes et qu’il s’agisse a priori d’armes de très gros calibre figurant dans les contrats officiels. «Moscou ne livre plus depuis longtemps de blindés à Damas et il n’existe aucune indication que la Russie fournisse des munitions», confirme Konstantin Makienko.

Toutefois, le cargo, qui appartient à la société russe CZP, a adopté un comportement suspect, selon l’expert maritime Mikhaïl Voïtenko, qui note dans son bulletin maritime qu’arrivé à 20 milles au large de Tartous, «Professor Katsman s’est dissimulé en coupant son émetteur [de positionnement] et est probablement resté plus de vingt-quatre heures accosté dans le port». Mikhaïl Voïtenko rapporte aussi que la société CZP a longtemps appartenu à l’actuel vice-ministre russe des Transports, Viktor Olerski.

Selon les chiffres dont dispose le Centre d’analyse stratégique et technologique, la Russie a livré en 2011 pour environ 1 milliard de dollars d’armement à la Syrie, qui se trouve être le quatrième client de Moscou dans ce secteur. En termes de valeur, une moitié des armements importés par Damas vient de Russie, 30% de Chine et de Corée du Nord, et 20% d’Iran et d’autres fournisseurs. Début 2011, la Syrie avait commandé pour 4 milliards de dollars d’armes à la Russie. Aucune donnée ultérieure n’est disponible.

Konstantin Makienko souligne que la Russie, contrairement à l’URSS, ne fait plus crédit à la Syrie et réclame des règlements comptant. «Il y a trop de risques à fournir des crédits à un pays dans une telle situation. Damas payait généreusement en devises avant le début du Printemps arabe, mais sa capacité de paiement est certainement désormais très réduite.»

Pourquoi dans ce cas Moscou prend-il le risque de se fâcher avec l’Europe et les Etats-Unis en soutenant un client exsangue? «Les raisons sont géopolitiques, assure Igor Korotchenko. Moscou ne veut pas laisser les Etats-Unis opérer un changement de régime. Le cas de la Libye ne doit pas être répété ailleurs.» Konstantin Makienko confirme: «Expliquer le soutien à Damas par des intérêts commerciaux est simpliste. De même que l’idée de défendre la minuscule base navale militaire russe de Tartous, qui ne fournit que du ravitaillement à de rares navires. Moscou défend un concept légitimiste du pouvoir et rejette les interventions étrangères dans les affaires intérieures de tout pays.» Kaboul et Tbilissi se souviennent que Moscou déroge parfois à ses propres règles.

«Moscou ne veut pas laisser les Etats-Unis opérer un changement de régime»

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