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UE-Gazprom: l’Asie centrale s’inquiète

Exportateurs d’hydrocarbures vers l’Europe, le Kazakhstan, le Turkménistan et l’Ouzbékistan plaident pour un apaisement de la crise entre Bruxelles et le géant russe de l’énergie. Astana veut diversifier ses clients, mais n’entend pas faire le jeu de la Chine

La brusque montée des tensions entre la Commission européenne et Gazprom inquiète les pays d’Asie centrale très dépendants de leurs exportations d’hydrocarbures vers l’UE. «La relation énergétique entre l’Europe et la Russie est celle d’un couple. Si les deux parties se déchirent, tout le monde en souffrira: les producteurs en amont et les clients en aval», prédit à Almaty l’ancien vice-ministre des Ressources naturelles Svoik Piotr Vladimirovitch. Un avertissement fidèle à ceux formulés, lors d’une récente conférence sur l’énergie à Vilnius, en Lituanie, par les représentants des deux autres pays exportateurs de la région, le Turkménistan et l’Ouzbékistan.

De loin la première puissance économique d’Asie centrale, destinataire de 80% des investissements étrangers dans la région, le Kazakhstan est courtisé par l’UE. Celle-ci est le premier client de son pétrole (le pays ne produit que très peu de gaz, contrairement à ses deux voisins), dont les recettes représentent 40% du budget national. L’ouverture depuis 2005 d’une nouvelle voie d’exportation pour l’or noir kazakh, acheminé en partie par tankers à travers la mer Caspienne jusqu’à l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC), a permis en plus aux autorités d’Astana de diminuer leur dépendance aux oléoducs russes du nord de la mer Caspienne, hérités de l’URSS.

En théorie donc, le Kazakhstan, soucieux d’affirmer son autonomie vis-à-vis de Moscou depuis l’éclatement de l’Union soviétique, devrait se réjouir de l’ouverture d’une enquête par l’UE, le 4 septembre, sur les distorsions de concurrence de Gazprom et, au-delà, sur les manipulations énergétiques du Krem­lin. Preuve de l’importance qu’ils accordent à ce dossier, dont Vladimir Poutine a fait une affaire personnelle, des experts de l’UE ont d’ailleurs été dépêchés ces derniers jours à Astana et à Almaty pour expliquer la position de la Commission.

Nigmet Ibaldibin, universitaire spécialisé dans les questions énergétiques à Almaty, nuance toutefois l’impact de cette bataille juridico-politique entre Moscou et Bruxelles: «La priorité du Kazakh­stan aujourd’hui n’est plus de tenir la Russie à distance, prévient-il, mais de renégocier les très avantageux contrats concédés dans les années 1990 aux compagnies pétrolières occidentales pour les trois grands gisements du bassin de la mer Caspienne: Tengiz, Kachagan et Karachaganak. Or, la crainte ici est que le bras de fer entamé avec Gazprom serve de prétexte à l’UE pour esquiver ce sujet.»

Kazmunaigaz, la compagnie pétrolière d’Etat kazakhe, a entrepris depuis quelques années d’augmenter sa participation dans les trois consortiums. A Tengiz, elle négocie avec l’américain Chevron et l’anglo-néerlandais Shell. A Kachagan, colossal gisement off­shore découvert dans les années 1990, le français Total et l’italien ENI sont aux manettes. A Karachaganak, à la frontière russe, ses interlocuteurs sont ENI, Chevron et le russe Lukoil. Un labyrinthe d’actionnariat qui, pour bien fonctionner, exige des relations stables avec la Russie, par où transitent les trois quarts des exportations pétrolières kazakhes.

Côté politique, le régime autoritaire du richissime président Noursultan Nazarbaiev – dont le gendre Timur Kulibayev est établi à Genève, où la justice le soupçonne de «blanchiment» – redoute que l’enquête européenne sur Gazprom incite par ricochet Bruxelles à jeter demain un œil sur les pratiques des compagnies énergétiques d’Asie centrale. Ce qui, après la répression très violente des grèves dans le secteur pétrolier en décembre 2011 (lire ci-dessous), ne serait sûrement pas de bon augure pour Astana. Idem pour la dictature ouzbèke du président Islam Karimov et pour le Turkménistan, véritable «trou noir» en matière de droits de l’homme et de transparence des revenus du gaz exportés vers l’UE… via la Russie et Gazprom.

Côté stratégique, le Kazakhstan craint qu’une nouvelle crise énergétique entre Moscou (son principal partenaire pour le transport et le raffinage) et Bruxelles (son principal client) ne fasse le jeu de Pékin. L’ancien ministre Svoik Piotr Vladimirovitch, aujourd’hui dans l’opposition, estime en effet que la Chine «a fabuleusement bien joué» en prenant depuis vingt ans le contrôle de concessions pétrolières kazakhes plus petites, et en obtenant le droit de construire un oléoduc de 2230 km de la Caspienne au Xinjiang.

L’Empire du Milieu et son formidable appétit énergétique constituent dès lors une alternative aux exportations pétrolières vers l’ouest. Sauf que les élites kazakhes s’en méfient et veulent continuer à diversifier leurs clients: «L’Union européenne ferait mieux d’investir son énergie pour finaliser son gazoduc Nabucco (qui permettra de contourner la Russie par le sud du Caucase) et pousser à la réalisation d’un oléoduc et d’un gazoduc à travers la mer Caspienne, juge, à Almaty, un ancien expert de la Commission. Gazprom est un géant aux pieds d’argile surendetté, contesté en Russie même et dont le destin est lié au pouvoir de Poutine.»

Et de conclure: «Le vrai défi énergétique, pour les Vingt-Sept, reste d’avoir une politique commune à long terme et de s’assurer que les géants pétroliers européens, en Asie centrale et ailleurs, ne jouent pas contre les intérêts des 500 millions de consommateurs de pétrole et de gaz dans l’Union.»

La région est un véritable «trou noir» en matière de droits de l’homme

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