Monde arabe

La mort mystérieuse du militant Lotfi Naguedh divise la Tunisie

La mort d’un homme dans un affrontement entre partisans et adversaires du parti au pouvoir à Tataouine la semaine dernière est le dernier épisode dans les violences qui émaillent la scène politique tunisienne.

L’opposition tunisienne a-t-elle trouvé son martyr? La mort de Lotfi Naguedh à Tataouine la semaine dernière est le dernier – et le plus violent – épisode d’une série d’affrontements entre partisans et opposants de la coalition au pouvoir, dirigée par les islamistes d’Ennahda. Face à la détérioration du climat politique, le président Moncef Marzouki a lui-même appelé au calme mardi, et demandé aux partis de cesser de se «diaboliser» les uns les autres.

Lotfi Naguedh, âgé d’une cinquantaine d’années, était le coordinateur – dans cette ville du sud – du parti Nidaa Tounès, l’Appel de la Tunisie, ennemi juré d’Ennahda. Il est mort après avoir été passé à tabac lors d’un affrontement entre ses partisans et des sympathisants des islamistes au pouvoir. Le lendemain, le chef de Nidaa Tounès, Beji Caïd Essebsi, deuxième premier ministre de la transition après la chute de Ben Ali, qualifiait son représentant à Tataouine de «martyr» et dénonçait le «premier assassinat politique de la Tunisie après la révolution».

Une thèse soutenue également par la famille de la victime, dont le beau-frère, Fethi Naguedh, réside à Ornex, en France voisine, et travaille à Genève au sein d’une agence de l’ONU.

Encore bouleversée par le drame, la belle-sœur du défunt, Sylvie Naguedh, veut donner sa version des faits: «Depuis que mon beau-frère a conclu une alliance avec Nidaa Tounès, il n’a cessé de recevoir des menaces. Le jour de sa mort, sa femme a tenté de le convaincre de ne pas aller au bureau, en vain. Il s’est fait lyncher.» Or le soir même, le Ministère de l’intérieur affirme que, selon le rapport d’autopsie, la victime a été terrassée par une crise cardiaque. La famille demande aussitôt une contre-expertise. Pour elle, cela ne fait aucun doute, Lotfi Naguedh a été la victime d’une «campagne de terreur menée par une milice d’Ennahda». Elle a déposé une plainte contre le gouvernement tunisien auprès du Haut-Commissariat aux droits de l’homme. Que s’est-il passé exactement à Tataouine? A l’origine de la manifestation, une coordination de mouvements menés par la Ligue de la protection de la révolution – considérée comme proche des islamistes – qui appelait à évincer les «ennemis de la révolution». Ce groupe visait les membres de l’ancien parti de Ben Ali, le RCD. Et Nidaa Tounès en particulier, considéré par ses adversaires comme une réminiscence de l’ancien régime. Le défilé s’est dirigé vers le syndicat de l’Union tunisienne des agriculteurs et des pêcheurs que présidait Lotfi Naguedh. Il a été accueilli par des jets de pierres et de cocktails Molotov. S’en est suivie la bagarre entre les deux clans qui a conduit à la mort de Lotfi ­Naguedh.

«Je ne crois pas à un assassinat politique», déclare Thameur Zoglami, directeur de la radio tataounie, qui déplore la «récupération politique» des événements par les partis politiques. «Leurs discours agressifs ne font que mettre de l’huile sur le feu, le pays n’a pas besoin de cela.»

Comme ailleurs à travers la Tunisie, où des renforts de l’armée et de la police ont été déployés pour prévenir de nouvelles violences, le mécontentement gronde à Tataouine. Le gouvernement en place depuis décembre 2011 fait face à une crise de confiance. Les partis ne parviennent pas à s’entendre sur le calendrier du prochain scrutin. Et, un an après son élection, l’Assemblée nationale constituante n’est pas parvenue à adopter une nouvelle constitution comme elle l’avait promis (LT du 23.10.2012).

Sylvie Naguedh, elle, craint de retourner en Tunisie. Son mari, Fethi Naguedh, collaborait étroitement avec le régime de Ben Ali: il était lieutenant de police à Zarzis, dans le sud-est du pays. Tous les deux avaient quitté la Tunisie depuis longtemps, quand la révolution est arrivée. «A l’époque, nous avions pensé que c’était une bonne chose, car le régime de Ben Ali était allé trop loin. Mais maintenant, avec les islamistes au pouvoir, je me dis qu’il n’était pas si mauvais

La famille de la victime a déposé une plainte auprès du Haut-Commissariat aux droits de l’homme

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