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Le diagnostic du docteur Merkel

Au parlement européen mercredi, la chancelière allemande a de nouveau dressé les grandes lignes de son modèle pour l’Union européenne. Une UE davantage intégrée sur le plan économique, où les Etats-membres s’engageront sur un contrat-programme avec la Commission chargée de les gendarmer. Mais une Union réconciliée, surtout, avec l’envie d’entreprendre et d’affronter le monde. Problème pour les Vingt-Sept: ce diagnostic implique avant tout des remèdes... allemands

Le Monde, dans une chronique récente, détaillait «les bons conseils de M. Schröder». Invité vedette d’un colloque, l’ancien chancelier allemand vaincu de justesse en 2005 par Angela Merkel avait rappelé l’axe central des réformes qui remirent son pays sur les rails de la croissance et de niveaux d’exportation record: libéralisation du marché du travail, réforme des retraites et surtout, rhétorique pro-entreprises assumée par son parti social-démocrate au sein desquels les puissants syndicats occupent pourtant une position dominante...

Du pur Schröder ? Non, du pur ....Merkel. Car devant le parlement européen ce mercredi 7 novembre, la chancelière allemande n’a pas dit autre chose. Tout y était: de l’importance de baisser les salaires dans les pays européens touchés par la crise et confrontés à une grave perte de compétitivité à la nécessité de réhabiliter les entrepreneurs. Seul l’objectif du profit ne figurait pas dans sa présentation. Le diagnostic du docteur Merkel pour l’Europe ressemblait à l’identique à celui de son prédécesseur pour son propre pays.

L’on aurait pu, dès lors, s’attendre à une bronca des eurodéputés, au moins sur les bancs de la gauche. Point du tout. Certaines interventions furent bien sûr peu amènes sur la rigidité allemande et sur le manque de sensibilité de Berlin envers les traumatismes causés, sur le flanc sud de l’Union européenne, par l’austérité tous azimuts défendue par la chancelière. Mais point de sortie bruyante de la salle, ou de contestation ouverte. Car les parlementaires le savent: leur Europe est malade. La référence à l’Asie faite d’emblée par Angela Merkel avait trés tôt cadré le débat: il ne s’agissait pas pour elle, mercredi, de remettre sur la table les divergences politico-économiques sur la meilleure manière de sortir de la crise des dettes souveraines, mais de traiter le problème de fond qu’elle estime être la crise de « confiance ». Comment faire perdurer l’Union européenne si celle-ci n’inspire plus confiance ? a-t-elle, en résumé, interrogé.

Ce diagnostic, il ne faut pas s’y tromper, est la force de l’Allemagne. L’un des économistes français les plus en vue à Bruxelles, Jean Pisani-Ferry, directeur de l’institut Bruegel l’a encore répété dans une autre chronique du Monde: « Il y a dix ans, l’industrie allemande vendait trop cher. Elle a coupé dans ses coûts, délocalisé une partie de sa production, investi dans l’innovation et fait son grand retour ». Or un tel retournement n’est possible, selon l’intéressé, qu’en s’appuyant sur les entreprises créatrices de richesses et d’emplois: « Il faut s’attacher à stimuler les gains de productivité en permettant aux entreprises les plus efficaces de grandir et de gagner des parts de marché » poursuit Jean Pisani-Ferry. Un credo pas trés éloigné du « choc de compétitivité » défendu en France par certains dans le brouhaha suscité par le fameux rapport Gallois tout juste publié. Là aussi, une parenté évidente avec le rude docteur Merkel...

Le problème est que cette vision, difficilement contestable sur le plan économique, est défendue par la chancelière « à l’allemande ». Des chiffres, des données, des solutions ...et tout le monde doit se mettre en marche, la nuque raide. Telle était un peu, devant les eurodéputés, la tonalité de son discours. Or l’Allemagne a beau être, dans plusieurs domaines, championne de la compétitivité, son histoire n’inspire pas ses partenaires. D’abord parce que les pays ayant souffert de sa férule ne peuvent dissocier cette méthode des excès passés et de l’histoire récente, qui vit Berlin faire peu ou prou payer à l’Europe le prix de la réunification. Ensuite parce que le docteur Merkel ne préconise, au fond, que des remèdes allemands.

L’entreprise ? Elle sonne dans sa bouche comme une unité de production industrielle, centrée sur l’exportation. Le coût du travail ? Il n’apparaît au goût de cette chimiste de formation que comme une variable sur laquelle l’on doit pouvoir agir sans états d’âme ou presque. Pas un mot, au parlement européen mercredi, sur la créativité, sur les services, sur le tourisme, sur tous ces filons qui, eux aussi, peuvent redonner aux entrepreneurs européens des idées et des créneaux porteurs. C’est le premier écueil.

La deuxième difficulté, liée à la première, est l’incapacité d’Angela Merkel à apparaître autrement que comme une maratre médecin. Douée peut-être pour rétablir ses patients, mais sûrement pas pour les mettre en confiance. Les mots, mercredi, étaient au rendez-vous sur la tolérance, la liberté, la solidité de l’Union européenne pour laquelle « l’Allemagne fera tout son possible ». Mais comment, au même instant, ne pas avoir le regard tourné vers les Etats-Unis ? Une machinerie politique toute entière tournée vers l’éloge, avec son évidente part de démagogie, du rève américain.

L’Europe en crise n’a toujours pas trouvé de « narrative », de discours fédérateur, d’aspiration forte capable de mobiliser au delà des difficultés. Les remèdes du docteur Merkel sont « Made in Germany ». Ils sont faits pour soigner des maux physiques, pour rétablir le bon fonctionnement d’organes abimés par les années d’intégration communautaire mal gérée. Mais l’Union européenne ne souffre pas que de rhumatismes. Elle souffre d’une dépression sérieuse, d’une incapacité à se projeter ensemble dans l’avenir. C’est dans la tête que cela se passe aussi, docteur Merkel ! La chimie allemande, à laquelle vous avez failli consacrer votre vie professionnelle, ne résoud pas tout.

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