Syrie

Les premières armes d’un djihadiste

Tout juste sorti de prison, un jeune Français, converti à l’islam il y a cinq ans, a choisi de faire route vers la Turquie puis la Syrie avec une obsession: combattre au sein d’une katiba. «Le Temps» l’a suivi pas à pas, de l’achat de sa première kalachnikov à son intégration

Abdel Fattah est attablé dans une gargote, il n’attendait pas de visiteur: «Vous me voulez quoi, je parle à personne!» A moitié sérieux, il menace même de kidnapper les journalistes qui croiseraient sa route. Pourtant, il se laissera amadouer. En cette mi-novembre, à Antioche, dernière ville dans le sud-est de la Turquie avant la frontière syrienne, Abdel Fattah, c’est le nom de guerre qu’il s’est choisi, est le seul Français parmi les candidats étrangers au djihad en Syrie. Le Temps l’a suivi pas à pas, durant une semaine, entre son arrivée à Antioche jusqu’à son intégration dans une unité de combattants syriens.

Le jeune Français, tout juste 25 ans, n’a pas de contacts en Syrie. Sa connaissance du conflit est sommaire, juste ce qu’il en a vu à la télévision. Il est à la recherche de gars comme lui qui considèrent que le djihad est une obligation religieuse. «Ses frères», dit-il. Et pour les rencontrer, le meilleur moyen est de traîner dans les halls des hôtels plutôt miteux des alentours de l’ancienne gare routière d’Antioche.

Les candidats étrangers au djihad sont moins nombreux qu’Abdel Fattah ne l’espérait, en tout cas plus discrets. En plus, aucun de ceux qu’il rencontre ne parle français; «dans une émission, ils disaient pourtant qu’il y avait beaucoup de Français dans la rébellion». En fait, ce sont en majorité des Libyens et des Libanais; quelques dizaines de Franco-Algériens et de Tunisiens. En tout, selon un rapport publié le 14 septembre par l’Institut suédois de relations internationales, il y aurait entre 800 et 2000 combattants étrangers en Syrie, c’est-à-dire moins de 5% du nombre total de combattants, estimé à 40 000. La part de combattants étrangers, pour la plupart des islamistes, grandit à mesure que le conflit s’enlise et que la religion y prend un rôle prépondérant. Le djihad fait tache d’huile.

Abdel Fattah s’est converti à l’islam il y a cinq ans, inspiré par quelques amis: «Au début, je n’y croyais pas vraiment, puis j’ai lu le Coran, j’ai étudié, et découvert le salafisme. Le livre Jihad: Expansion et déclin de l’islamisme de Gilles Kepel m’a beaucoup inspiré; c’est un homme intelligent, il faudrait qu’il se convertisse à l’islam.» Il a fait quelques séjours en prison, sur lesquels il reste vague, mais revient volontiers sur son incarcération dans la maison d’arrêt de Lenzburg, en Argovie: «J’ai beaucoup aimé le boulot à l’usine du pénitencier, même si je ne gagnais presque rien. Il y avait là une bonne équipe, des Français. Et c’est tout confort par rapport aux prisons françaises. Les surveillants ne s’y montrent pas violents.» Sa dernière peine, 6 mois, il l’a purgée cette année, à Nantes, à l’isolement: «C’est moi qui ai choisi, mais c’était dur. Heureusement, il y avait la télé.»

En prison, il arrête son projet de rejoindre le djihad en Syrie «pour aider les musulmans de Syrie, pour combattre les mécréants et pour promouvoir la justice de Dieu. J’ai entendu l’appel au djihad lancé par des prédicateurs en Arabie saoudite.» Avant la Syrie, Abdel Fattah avait d’abord imaginé se battre au Yémen ou au Mali. Mais un de ses amis qui réside au Yémen le prévient qu’il n’est pas encore temps d’y mener le djihad. Il écarte aussi le Mali: «Difficile de s’y rendre, les combattants se méfient et ce n’est pas encore une vraie guerre.» Dans ses nombreuses tentatives pour intégrer un réseau djihadiste, Abdel Fattah s’est rendu en Palestine, en Angleterre, puis en Irlande. «A Londres, un imam m’a dit que les réseaux s’étaient déplacés à Dublin pour éviter les traques policières, au «Dublinistan». Mais sur place, je n’ai rencontré que méfiance. En plus, je ne parle pas anglais. Impossible de croiser les djihadistes.»

Trouver un réseau islamiste n’est pas chose facile: «Tu dois faire gaffe sur Internet, te méfier même dans les mosquées, car la DCRI (Direction centrale du renseignement intérieur) surveille. Et certains musulmans travaillent avec les services secrets. L’islam français est frelaté, le Conseil français du culte musulman travaille avec le gouvernement. Pour moi, c’est l’ennemi de l’intérieur, presque pire que les mécréants. Je ne veux pas écouter ces savants qui condamnent le djihad et ces imams qui prônent la modération avec des arguments compliqués. Je ne veux pas qu’on m’embrouille la tête.» Abdel Fattah a une vision très précise: «L’islam vrai c’est le djihad, c’est une priorité de se battre pour défendre la religion et la propager. Le reste, c’est bidon.»

A sa sortie de prison, Abdel Fattah a hâte d’en découdre. Il s’accorde quinze jours pour réunir la somme nécessaire à son voyage. Il se fait 5500 euros en deux semaines, pas de manière très légale, mais il ne veut pas en dire davantage. Il donne 800 euros à son frère qui est en prison, converti à l’islam lui aussi. «J’ai gardé un peu plus de 4000 euros et je me suis préparé, discrètement. A ma mère, j’ai dit que j’allais en Jordanie, pour ne pas éveiller ses soupçons. Elle m’aurait dénoncé à la police plutôt que de me laisser aller en Syrie pour faire la guerre.»

Première étape, Zurich, pour ne pas éveiller les soupçons des services secrets français. Là, il doit s’acquitter d’impayés liés à son séjour dans la prison de Lenzbourg. Soit il y retourne, soit il paye sa dette. Abdel Fattah débourse cash près de 500 francs. «En Suisse, tu payes pour tout, même pour ton procès, et on ne te lâche pas.» Mais la police suisse ne lui demande rien sur les motifs de son voyage, ni sur sa destination finale. Istanbul ensuite. Une escale pour faire quelques achats dans les armureries de la ville. «Difficile: acheter un couteau de combat est soumis à des autorisations, alors une arme, impensable.» Enfin, Antioche, dernière ville turque avant la Syrie, où, par hasard, il rencontre un rabatteur local qui le met en contact avec un contrebandier tunisien. Celui-là prétend aider les volontaires au djihad.

Premier rendez-vous à la réception de l’hôtel d’Abdel Fattah. Le Tunisien se fait attendre. L’aspirant djihadiste s’impatiente. Dehors, il pleut des cordes. En vingt-quatre heures, la température a chuté de 15 degrés. Première tempête, l’hiver approche. «J’ai prévu des vêtements chauds mais je ne sais pas à quoi m’attendre, on dort comment à Alep?» se demande Abdel Fattah en ajustant son bonnet. Il bouge sans cesse, ne supporte pas le silence. Et le Tunisien n’arrive pas. Ne répond pas au téléphone non plus. Il faut le trouver coûte que coûte et malgré la tempête. Abdel Fattah a le nom d’un hôtel et un surnom: Hadji.

Le taxi connaît l’adresse, un immeuble borgne, l’hôtel est à l’étage. Qui connaît Hadji? Le réceptionniste explique en turc, en kurde, en arabe et avec les mains que tout le monde avec de la barbe blanche au menton se fait appeler «Hadji», une marque de respect. Un Tunisien? Il va essayer de le trouver. Une demi-douzaine d’hommes aux habits fatigués, des combattants syriens de retour du front après une blessure, boivent le thé. Arrive inopinément une Européenne d’une vingtaine d’années, en leggins ultra-moulants, les bras nus couverts de tatouages géométriques. Elle est Autrichienne et voyage avec son chien à travers le Moyen-Orient. Elle veut traverser la Syrie, le Liban pour gagner Israël. Elle ignore la guerre, les frontières fermées. Tout autour, dans le séjour, les combattants écarquillent les yeux, incrédules et grivois.

Le Tunisien s’appelle en fait Abu Yamin, il téléphone le lendemain et propose de venir fissa. Mais il se fait à nouveau attendre. Abdel Fattah gamberge. «J’ai de l’appréhension, mais c’est parce que je n’y suis pas. Quand je serai sur place, ça ira mieux.» La mort, en théorie, ne l’inquiète pas beaucoup: «Allah décide de la fin.» Mais il craint la souffrance physique: «On ne me capturera pas vivant, je préfère me faire exploser», explique-t-il. Abu Yamin débarque enfin alors qu’on ne l’attendait plus. Il promet des armes et de tout organiser, à commencer par le passage clandestin de la frontière, il vient d’ailleurs de la traverser avec des milliers de cartouches à 2 dollars l’unité. Deux jours plus tôt, il avait fait passer des djihadistes tunisiens. Abu Yamin parle sans cesse et cela irrite Abdel Fattah, qui explose tout à coup: «Je ne te fais pas confiance, tu ne fais pas la prière!» L’autre pique la mouche: «Qui es-tu pour me donner des leçons? A 17 ans, je m’occupais d’un centre islamique en face de la Grande Mosquée de Paris, ça m’a valu des tas d’ennuis!»

Deuxième rendez-vous avec Abu Yamin. 4 heures de retard. Les choses traînent trop pour Abdel Fattah, qui voudrait des réponses simples, «dans les cités, t’achètes un flingue en un quart d’heure». «Donne-moi clairement une heure, moi je suis prêt.» Il a changé une partie de ses euros en livres turques et répète invariablement qu’il est prêt. Mais il n’a aucun entraînement. «Je ne pense pas que ce soit compliqué; une arme, c’est une arme.» Abu Yamin s’est engagé à tout régler dans la journée, mais il ne reviendra pas. Il a été arrêté. Depuis le commissariat, alors qu’il espère encore sortir rapidement, il donne un numéro de téléphone. Celui d’un deuxième réseau.

Attente à la station-service Lukoil, à côté de l’ancienne gare routière. Deux contrebandiers syriens assurent pouvoir fournir des armes, mais les prix de la kalachnikov ont monté. Alors qu’Abu Yamin en voulait 850 dollars, ils en réclament au moins 950, payables à la livraison en Syrie. Abdel Fattah consent, pourvu que la transaction se fasse au plus vite. Un accord est conclu, les deux passeurs syriens s’occuperont de tout: l’arme, le franchissement de la frontière, le lendemain, et la remise d’Abdel Fattah auprès d’une katiba islamiste, sur place.

8 heures du matin, sur une route qui longe la frontière syrienne, distante de 500 mètres. De l’autre côté, en Syrie, la ville d’Atmé domine les tentes d’un camp de déplacés qui n’ont pas été autorisés à passer en Turquie. La clôture barbelée passe au milieu des champs fraîchement retournés. De loin en loin, les miradors de l’armée turque. Entre les sillons, une piste gagne les barbelés au point précis où une ouverture a été aménagée. Il faut courir, d’autres se hâtent aussi dans tous les sens, des réfugiés, des combattants et des contrebandiers. Une voiture attend côté syrien.

Atmé est devenue comme une petite capitale des régions du nord de la Syrie tenues par les rebelles armés. Presque chaque groupe y entretient une délégation. On y trouve bien sûr des représentants de l’Armée syrienne libre (ASL), l’organisation armée «officielle» de l’opposition à Damas, mais aussi les autres groupes qui ne reconnaissent pas l’autorité de l’ASL et qui, pour la plupart, arborent les couleurs du djihad. Ce sont ces derniers qui intéressent Abdel Fattah, notamment le groupe Ahrar al-Cham, une brigade islamiste présente sur les fronts les plus chauds dont Alep, où Abdel Fattah voudrait combattre: «Il y a aussi Jabhat al-Nosra, qui est proche d’Al-Qaida, mais leurs combattants commettent des attentats kamikazes et, selon le Coran, c’est interdit.»

Abu Kemal, visage rond et cheveux courts, a plusieurs casquettes: il commande une unité de l’ASL et, à temps perdu, vend des armes. Il a en stock ce jour-là ­plusieurs types d’armes, dont une kalachnikov. Les deux contre­bandiers syriens s’accordent pour dire qu’elle est en bon état. «Original», insistent-ils pour expliquer qu’elle est de facture russe. Mais le prix a encore augmenté: pour le fusil mitrailleur, les trois chargeurs et cent cartouches, Abdel Fattah doit débourser l’équivalent de 1500 francs. Il achèterait aussi volontiers quelques grenades, mais pas celles qu’on lui propose, fabriquées artisanalement dans des ateliers en Syrie. «Je veux des vraies grenades qu’on dégoupille, pas des pétards avec une mèche.»

Abdel Fattah doit essayer sa nouvelle acquisition. C’est la première fois qu’il tire et les Syriens s’en rendent compte immédiatement. Ils craignent un accident: «Pas de bêtises, as-tu bien compris où était le cran de sûreté? Surtout, le canon toujours dirigé vers le ciel!» Avant de partir rencontrer son groupe, Abdel Fattah abandonne ses vêtements civils, son nouvel attirail lui sied mais respire le neuf, presque trop parfait pour être vrai. Un long étui de cuir clair protège un poignard. Gilet à poches pour les chargeurs de rechange. Il est temps de partir, Abu Ahmed, commandant d’une katiba (unité de combattants) islamiste, attend Abdel Fattah pour l’intégrer à un groupe de combattants basé à Atmé.

Coup de téléphone le lendemain. Le courant n’est pas passé entre Abdel Fattah et ses compagnons d’armes. Il veut changer de groupe, intégrer une katiba francophone et aller plus proche du front, là où les combats sont quotidiens. La katiba Osoud suni qui se bat à Idlib a accepté de l’accueillir.

«L’islam français est frelaté, le Conseil français du culte musulman travaille avec le gouvernement»

Il faut courir, d’autres se hâtent aussi dans tous les sens, des réfugiés, des combattants et des contrebandiers

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