Ukraine

L’essor des mines de charbon illégales

Dans le bassin houiller du Donbass, les exploitations non officielles foisonnent au détriment de la sécurité et de l’environnement. Les autorités ukrainiennes ferment les yeux sur ce trafic

Six cents kilomètres au sud-est de Kiev, le ciel nuageux écrase l’immensité de la plaine, les seuls sommets qui découpent l’horizon sont ceux des terrils des mines de charbon. Autrefois centre névralgique du complexe militaro-industriel soviétique, le bassin houiller du Donbass vit des jours difficiles depuis l’indépendance de l’Ukraine en 1991. «Beaucoup de mines d’Etat ont été fermées ou privatisées. Ici personne n’a de travail, explique Volodia, un ancien mineur de la petite bourgade de Zuyevka. Alors pour gagner un peu d’argent, les hommes de la région creusent la terre.» Les femmes et les enfants aussi.

Trafic structuré

Autour de la grande ville industrielle de Donetsk, le charbon affleure à la surface, à une dizaine de mètres sous le sol. «Rien que dans notre village, on trouve plus de cinquante kopankas, des mines illégales, en majorité ouvertes depuis ces quatre dernières années, précise Volodia. Et la police ne fait rien, car tout le monde profite du système.» Un peu de fumée s’élève de la plaine, quelques structures métalliques aux doigts étranges plongent sous la terre. Une fois dépassé les dernières habitations de Zuyevka, les concessions illégales s’égrènent à intervalles réguliers. Des chemins sont ouverts à travers champs, chaque jour, des dizaines de camions repartent chargés de charbon.

«Des hommes sont venus me voir. Ils vont construire une mine sur mon terrain. Je n’ai pas le choix. Pour ma sécurité et celle de ma famille, mieux vaut ne pas protester, raconte une femme au téléphone. Ne m’en voulez pas, mais je préfère ne pas voir de journaliste.» Dans un pays gangrené par la corruption et malgré des déclarations de façade, l’administration ukrainienne ne cherche pas à lutter contre le trafic; elle le structure et le développe. «Le charbon extrait des kopankas est vendu à bas prix aux mines d’Etat, intégré à la production officielle, puis revendu au prix du marché, explique Myjhaïlo Volynets, le chef d’un syndicat de mineurs indépendant. Le gouvernement exploite la misère du peuple pour se remplir les poches.»

D’après les estimations des experts ukrainiens, près de 7 millions de tonnes de charbon sont extraites chaque année des kopankas, soit 10% de la production nationale. «Dans une mine légale, le coût de production d’une tonne de houille tourne autour de 80 à 100 euros. Dans une concession sauvage, il s’abaisse à 50 euros, continue Myjhaïlo Volynets. Cela laisse une idée des bénéfices réalisés.» A ces profits vient s’ajouter le montant des subventions accordées par le gouvernement pour maintenir artificiellement la rentabilité des mines publiques, une rentabilité déjà en partie assurée par le charbon des mines illégales.

Des pelles, des pioches, quelques rondins de bois pour soutenir les galeries, l’équipement des mineurs est souvent rustique et les risques nombreux. Même si aucun chiffre officiel n’est disponible, les services de secours ukrainiens estiment qu’environ 300 personnes meurent chaque année dans l’ensemble des mines ukrainiennes. «Les mines illégales ne sont pas assez profondes, les couches de terre et de roche ont tendance à s’affaisser et à ensevelir des galeries, raconte un sauveteur qui souhaite garder l’anonymat. Sans compter les coups de grisou.» Les accidents ne font que rarement la une des médias, les autorités préférant rester discrètes. «Parfois, nous ne sommes pas prévenus des incidents, les propriétaires des mines ne veulent pas de problème, continue le sauveteur. Les gens disparaissent tout simplement de la surface de la terre.»

Dans la bourgade de Zuyevka, Sacha Ponomarenko et sa famille se battent depuis des années contre l’ouverture de concessions minières, qui rendent la terre impropre aux cultures et détruisent l’environnement. «Mon père était maire du village, il a voulu interdire les kopankas, raconte le jeune homme en tirant nerveusement sur une cigarette. Pour le faire taire, la police l’a accusé de corruption. Il a été emprisonné et il est mort avant l’ouverture de son procès. Depuis, un nouveau maire est arrivé et il suffit de négocier avec lui pour ouvrir une mine.»

Injonction de Kiev

Depuis des mois, le président Viktor Ianoukovitch affirme que l’Ukraine doit augmenter sa production nationale de charbon pour réduire sa dépendance énergétique vis-à-vis du gaz russe. Une stratégie énergétique qui devrait favoriser l’essor des mines illégales dans le bassin du Donbass. D’autant que des mauvaises langues affirment que ce business est directement contrôlé par Alexandre, le fils du président. Difficile pourtant de prouver quoi que ce soit. Dans la région, les autorités locales évitent de faire des vagues, tant que les billets rentrent et que les chefs sont satisfaits.

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