Syrie

L’amertume des Syriens réfugiés en Libye

Quelque 75 000 Syriens ont gagné la Libye post-révolutionnaire sans être parqués dans des camps. Rencontre avec une famille qui s’est installée à Benghazi

Assise à même un léger matelas posé sur le sol carrelé, Em Zuheir se redresse difficilement pour reprendre le flux ininterrompu de ses paroles. Avec ses deux fils et leur famille respective, elle a fui la Syrie il y a un mois. Ils n’ont pas suivi la destination habituelle des réfugiés syriens: ce ne sera pas la Turquie, la Jordanie ou le Liban voisins mais la Libye, et plus précisément Benghazi.

Liens affectifs

Enveloppée dans sa robe et son foulard noirs, elle interrompt ses deux belles-filles. La Libye, Em Zuheir l’a découverte d’abord sous Kadhafi. En 1981, elle part s’y installer avec son mari, aujourd’hui décédé. Ils y resteront une dizaine d’années avant de retourner à Jobar dans la banlieue de Damas. Sous l’ancien régime, environ 90 000 Syriens travaillaient en Libye, la plupart dans la construction.

Aujourd’hui, nombreux sont les Syriens qui se réfugient dans la nouvelle Libye dans l’espoir d’y trouver plus de travail que dans les pays voisins. Comme la famille d’Em Zuheir, ils sont aussi nombreux à avoir gardé des liens affectifs avec le pays. La veuve de 54 ans se sent proche du peuple libyen; eux aussi connaissent le sens du mot «dictature». Pourtant, les Syriens ont eu moins de chance que leurs hôtes, explique-t-elle: «Les Libyens ont moins souffert que nous. Ils n’ont pas été bombardés par leurs propres avions pendant des mois et des mois. Dans le ciel chez nous, il y a des avions, des hélicoptères, des MiG.»

Aujourd’hui, de 70 000 à 80 000 Syriens ont trouvé refuge dans la Libye post-révolutionnaire. Depuis janvier 2012, un visa leur est demandé pour entrer dans le pays, mais dans les faits les négociations avec les gardes-frontière et les passeurs vont bon train et les Syriens réussissent le plus souvent à franchir le poste de Salloum entre l’Egypte et la Libye. Pourtant, depuis l’automne, une règle non écrite complique la tâche des hommes seuls de 18 à 45 ans. Deux explications à cela: les Libyens redouteraient l’infiltration de partisans du régime alaouite et certaines associations syriennes anti-Assad demanderaient à Tripoli de refouler les hommes pour qu’ils participent au combat en Syrie.

Em Zuheir et sa famille ont trouvé refuge dans un appartement d’une des barres d’immeubles du nouveau quartier d’Al Hadaek à Benghazi. Ils louent un trois-pièces non meublé pour 700 dinars libyens (un peu plus de 500 francs) qu’ils partagent à douze. Selon le Conseil syrien révolutionnaire de Benghazi, il n’y a pas de camps pour les réfugiés syriens. La plupart d’entre eux logent dans des appartements, chez des connaissances ou à l’hôtel.

Le jour où la maison d’Em Zuheir a été détruite par les bombardements de l’armée syrienne, la famille s’est mise en route. Départ de la station de bus de Baramke à Damas. Puis direction la Jordanie et quelques heures en bateau pour atteindre l’Egypte. Quatre jours de bus plus tard, ils traversent le poste frontalier de Salloum. Dans le bus, tous les passagers sont Syriens. «Le chauffeur nous a demandé 500 dollars par adulte et 400 par enfant pour le trajet et la frontière!» s’exclame Em Walid, l’une de ses belles-filles.

«Nous retournerons»

A Jobar les femmes n’osaient plus sortir de chez elles. «C’était difficile. Il y avait des avions et des tanks dans la rue, les maisons étaient détruites. Tous nos voisins ont perdu des membres de leur famille. Les bombes tombaient, l’armée nous tirait dessus», rappelle Em Walid en serrant ses enfants contre elle. A Benghazi, elles ne sortent pas de chez elles non plus. Les hommes travaillent irrégulièrement, à peine de quoi payer le loyer et de manger. Les trois femmes sont formelles, ­elles ne comptent pas s’installer pour de bon en Libye et n’attendent qu’une chose: retourner en Syrie. Et quand Em Walid évoque le cas des réfugiés palestiniens, sa belle-mère, émue, refuse toute comparaison: «Non, nous ne serons pas comme les Palestiniens, nous retournerons dans notre pays.»

L’appartement voisin abrite une autre famille de Syriens. Il y a trois mois, quand une voiture piégée a détruit leur immeuble, ils ont quitté Madamiyé, dans la banlieue de Damas. «On n’a plus aucune nouvelle de ceux qui sont restés», soupire Maryam. La jeune femme de 29 ans se souvient avoir suivi la révolution libyenne de près, mais jamais elle n’aurait pensé qu’un soulèvement défierait Bachar el-Assad. Aujourd’hui elle est amère: «Aucun pays n’arrêtera le carnage. Personne ne nous soutient jamais. Je ne sais pas pourquoi! Parce que la Syrie n’est pas riche? Parce qu’il n’y a pas de pétrole comme ici?»

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