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Arménie: le pouvoir défié sur le Net

L’élection présidentielle de ce lundi perpétuera le système oligarchique. Les opposants bravent les autorités par le biais des réseaux sociaux. Les bureaux fermeront à 17h00, heure suisse

Alors que la présidentielle de ce lundi devrait se solder par une victoire au premier tour du sortant Serge Sarkissian, il les attendait au tournant, les oligarques, ceux qui tiennent le pays avec quelques politiciens. «Il», c’est Mher Arshakian, un juriste de 36 ans formé en Suisse. Alors, son sang n’a fait qu’un tour lorsqu’en juin dernier, les gardes du corps du député Ruben Hayrapetian, un «pilier de la clique au pouvoir», ont battu à mort un client d’un des restaurants du boss. Le lendemain, Mher créait une page Facebook qui allait devenir un redoutable outil pour s’attaquer au mafieux notoire et grand argentier du parti du président Sarkissian.

«J’étais prêt à réagir parce que ce n’est pas la première fois que nos oligarques assassinent. Et nous savions que le crime resterait impuni», assure Mher, cheveu court, polo ras le cou, la voix pleine de détermination. Certes, le puissant Hayrapetian a été contraint à la démission, en septembre. Sept mille personnes se sont mobilisées via Facebook pour le faire chuter. Mais le mafieux demeure très puissant, à la tête de la Fédération de football arménienne et loin d’être inquiété par la justice.

«Nous voulons savoir qui a ordonné le passage à tabac du client de son restaurant. Nous exigeons que la justice demande des comptes à Hayrapetian. Ses employés ont cru avoir le droit de battre une personne à mort, pour ce qui n’était à l’origine qu’une sotte histoire de tenue vestimentaire», martèle Mher. C’est une véritable contre-enquête qu’il a mise en place pour prendre le pouvoir à son propre piège, mobilisant une équipe de jeunes avocats pour répondre par exemple à 1500 pages de dossiers remis 24 heures seulement avant une audience au tribunal, au lieu des dix jours prévus par la procédure.

Le combat de Mher Arshakian est à l’image de la plupart des mobilisations via Internet que connaît l’Arménie depuis deux ans. Il est guidé par un désir de s’opposer à une oligarchie prête à tout pour empocher des millions et soumettre les 2,8 millions d’Arméniens à son bon vouloir. Le tout assorti d’un certain «goût du jeu», dixit Mher, et d’un brin de romantisme révolutionnaire. «Regardez la photo de mon profil Facebook… c’est celle de Che Guevara», s’amuse le jeune homme.

«Ils ne le savent peut-être pas, mais il y a un côté néo-gauchiste chez ces internautes. Aucune idéologie ne les relie. Leur point commun est le désir de s’opposer au système, juste pour s’opposer», estime le politologue Alexandre Iskandarian. L’environnement ou la défense du patrimoine sont souvent les causes défendues par cette jeunesse active sur le Web, «éduquée, parfois à l’étranger, urbaine, non affiliée aux partis politiques», ainsi que la décrit le spécialiste des nouveaux médias Samuel Martirossian.

2012 a été marquée en Arménie par d’importants combats menés par ces internautes. Comme celui de la défense de la forêt de Teghut, dans le nord de la petite république du Caucase, menacée par l’ouverture d’une mine de cuivre et de molybdène. «C’est le genre de cause qui montre que ces mouvements ne sont pas prêts à devenir une force politique, affirme Alexandre Iskandarian. La population n’a pas de boulot, mais eux, ils se battent pour sauver des arbres, quitte à ce que l’investisseur renonce à son projet et ne crée pas d’emplois.» Le pouvoir les laisse faire, «parce qu’ils ne représentent aucun danger», ajoute le politologue. Après le dénouement tragique de la dernière présidentielle en mars 2008, au cours de laquelle dix manifestants dénonçant les fraudes ont été tués, le pouvoir a estimé qu’il fallait libérer quelque peu la soupape de la liberté d’expression.

«Ce qui importe, c’est que nous mettions fin au processus de désocialisation voulu par nos gouvernements, depuis l’indépendance, et que des citoyens se battent pour eux, pour l’intérêt général», rétorque Andreas Ghoukassian, un candidat à la présidentielle en grève de la faim depuis trois semaines pour exiger que le président Sarkissian soit interdit de réélection en raison de ses fraudes électorales. Lui-même a participé à la mobilisation qui, par le biais de Facebook, a permis d’empêcher l’installation de boutiques dans le parc Mashtots, au centre d’Erevan. Ce mouvement Occupy Mashtots Park, en référence à Occupy Wall Street, visait de petits oligarques qui se seraient bien vus amasser quelques bénéfices à l’ombre des beaux arbres du parc.

«Ce qui importe, c’est que des citoyens se battent pour eux, pour l’intérêt général»

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