revue de presse

La Journée de la femme, du militantisme au pseudo-féminisme

Il y a trois manières de célébrer le 8 mars: promouvoir l’équité des sexes, lutter contre la phallocratie violente ou ne pas le célébrer, par mépris pour la récupération bassement commerciale

En ce 8 mars, Journée internationale des droits de la femme, le très militant Courrier de Genève s’écrit autrement ce matin: il s’écrit La Courrier. Et tant pis pour l’accord en genre et la douleur dans les oreilles. Son éditorial, programmatique, est titré: «Les mots pour la dire». Pour dire quoi? Qu’est-ce que ce «la»? Un communiqué de presse apporte la réponse: «Un journal tout au féminin, de la première à la dernière page», dit sa rédactrice en chef, Christiane Pasteur, escortée d’une autre rédactrice, Dominique Hartmann, en page une, qui écrit:

«L’égalité des droits passe par la visibilité, et la visibilité par le langage. Celle qui n’est pas nommée n’existe pas. Pour interroger les rapports de genre cachés dans la langue, [la rédaction] a décidé d’adopter dans cette édition le féminin universel. Comment cela [fonctionne]-t-il? Quand le masculin pluriel ne concerne que des hommes, nous n’avons rien à redire à la grammaire française et gardons le masculin. Quand le pluriel évoque hommes ET femmes, il devient féminin. De la première à la dernière page, citations comprises.»

«Des roses aux pieds de la femelle»

L’exemple est extrême – ici, au sein de l’entreprise hébergeant ce site internet, on célèbre plus discrètement «toutes les femmes qui œuvrent au Temps» avec une rose, deux couleurs à choix – et chacun ira vérifier si le pari syntaxique est tenu. Mais il dit bien à quel point, au fil des années, le 8 mars est devenu un «marronnier» journalistique, que les médias s’évertuent à réinventer chaque fin d’hiver. Il dit bien à quel point «chaque année, même les machos les plus farouches feignent, le 8 mars, de jeter une brassée de roses aux pieds de la femelle», écrit impertinemment Marianne. «Sans que rien ne change, au contraire… Le sempiternel retour de ces 24 heures lénifiantes, passées à ronronner entre bonnes consciences, est une mauvaise blague pour peu qu’on se penche sur le sort véritable des héroïnes du jour.»

Avant que Martine Gozlan, l’autrice de ce texte, ne conclue: «On a beau faire, on a beau dire, ça sent le Botox et l’embrouille. On ne m’enlèvera pas de la tête que ce jour-là, on fête un leurre. Une non-Femme.» Pan. Et ce n’est pas le seul coup de feu (de sang), puisque le site Contrepoints, «Le nivellement par le haut», écrit, lui, que «si la Journée de la Femme était à l’origine un combat légitime pour l’octroi de droits sociaux et politiques, elle promeut aujourd’hui la dictature du genre.»

«Non merci!»

Pourquoi? Parce que, répond un homme, Philippe Bouchat, «l’objectif avoué est de construire un tout nouveau modèle social où les rôles masculins et féminins ne se distinguent plus, se confondent, justifiant toutes les attaques contre le mâle et son rôle d’époux et de père. C’est pour cette raison que je ne célébrerai pas la Journée de la Femme de ce 8 mars, car elle consacre tout ce dont le libéral a horreur: le constructivisme et la dictature! Célébrer la Journée de la Femme? Non merci!»

Non merci, aussi, pour le blog de Tibouc, «Un homme libre dans un monde hostile, sur le site de Mediapart, qui avoue «deux périodes dans l’année» où il ne regarde pas la télé: le week-end du Téléthon et le jour de la Journée de la Femme.» Le second – c’est celui qui nous intéresse – «à cause du déferlement de lieux communs et de pseudo-féminisme. Premièrement, chaque année on a droit aux émissions «100% femmes» présentées par une femme et avec comme seules invitées des femmes.

Les femmes? LA Femme?

»En 2010, Le Grand Journal [de Canal +] a même poussé le vice jusqu’à n’avoir que des femmes dans son public. Cela voudrait donc dire que le féminisme consiste à exclure les hommes? Bizarre, moi j’avais une autre définition… Pour les quelques hommes qu’on voit s’exprimer ce jour-là, ce n’est pas mieux. Ces gentils messieurs nous expliquent qu’ils aiment les femmes, ou encore pire qu’ils aiment LA femme (ce qui induit une vision naturaliste).»

Laurence Defranoux – qu’on ne soupçonnera pas de naturalisme, elle – explique, dans un très joli article de Libération sobrement intitulé «Journée de la femme, journée de la pouffe?», que «se battre pour les droits des femmes et leur participation au processus politique et économique, célébrer des actes de courage et de détermination, lutter contre la violence… la Journée mondiale de la femme affiche, depuis un siècle, de nobles buts a priori sans ambiguïté. Mais si on en croit l’avalanche de publicités et d’offres spéciales pour ce 8 mars, il y a erreur sur le combat.»

Un seul exemple, dans cette avalanche de phallo-poncifs: «Un éléphant avec des traces de rose à lèvres sur les fesses, une rose dans la trompe et un message couleur layette: «Journée de la femme, c’est gratuit pour les filles!» Mais qu’est-ce qui se passe? Rien, ou presque: en échange de vos coordonnées, Eléphant bleu [tunnels de lavage, en France] vous envoie un coupon pour deux jetons à 2 euros pour laver votre voiture… Et on peut envoyer son mec le faire?»

Pour quelques euros…

Et l’on ne résistera pas à ajouter à ce sublime florilège l’action commerciale suivante: «Pour vendre ses places à 5 euros aux femmes pour le match contre Saint-Etienne, ce week-end, le Stade rennais les appâte… avec un vibromasseur. Chic et de bon goût.» Aussi chic, en définitive, que ces offres spéciales recueillies par le site belge Sudinfo: «Bons, cadeaux, une pluie d’avantages pour Mesdames. Tarifs spéciaux pour le Thalys pour un voyage 100% femmes, journée «musique de femmes» sur les radios, bons «journée entre copines» dans les restaurants, ateliers «apprenez à vous maquiller comme une star», articles «perdre du poids en respirant» dans les magazines, des échantillons de parfums «rien que pour elles» ou encore les aspirateurs «fétichistes.»

On pourrait continuer un bon petit bout comme cela. Mais on marche sur des œufs, hein? Alors on laissera lâchement le dernier mot à La Gazette ariégeoise: «Le 8 mars, c’est la journée internationale des droits des femmes. Il ne s’agit pas, comme on l’entend souvent, de «la journée de la femme» qui mettrait à l’honneur un soi-disant féminin, mais d’un moment de prise de conscience du chemin qu’il reste à parcourir. En effet, aujourd’hui, 80% des femmes occupent un emploi à temps partiel et leurs salaires sont 27% inférieurs à ceux des hommes. Ces exemples, parmi tant d’autres, montrent qu’un siècle après la création de cette journée, nous sommes très loin de l’égalité.»

Et on a raison de le crier haut et fort. Mais tort de l’instrumentaliser.

Publicité